Brave

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(5 sur 5) / EMI
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Rock Progressif

Après un sixième album à l’orientation jugée trop pop par beaucoup, Marillion est attendu au tournant. Tout le monde est persuadé que le groupe va poursuivre à produire des albums dans la lignée de Holidays In Eden afin de tenter d’obtenir le succès commercial que le groupe mérite largement et que EMI appelle de tous ses vœux.

Si les anglais vendent toujours des albums, les chiffres de ventes chutent un peu plus à chacune de leurs livraisons s’éloignant inexorablement du succès de la grande époque de Misplaced Childhood, au grand désespoir de la maison de disque qui presse une fois de plus les musiciens à pondre des «hits» afin de gagner de l’argent (ou au moins de ne pas en perdre).

Ce que ne semble pas comprendre le label, c’est qu’en poussant Marillion sur la voie d’une musique plus « commerciale », il détache le groupe de sa base de fans qui n’aspire qu’à s’abreuver de la musique recherchée et riche émotionnellement à laquelle le quintet les a jusque-là habitué.

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En réaction à une situation dans laquelle les musiciens se sont, à peu de choses près déjà retrouvés après la sortie de Fugazi, ils décident contre toute attente pour leur septième album de plonger la tête la première dans un nouveau projet aussi ambitieux que l’avait été Misplaced Childhood à son époque, à savoir un concept album. Étonnamment, pour cet album de la dernière chance, la maison de disque soutient le groupe et lui octroie un budget conséquent qui permet aux musiciens de déménager pendant trois mois en France au château de Marouatte puis quatre mois au Parr Street Studio de Liverpool pour l’enregistrement de Brave. Au grand dam de EMI qui espérait un album rapidement expédié, Marillion livre Brave après quinze mois (huit d’écriture et sept d’enregistrement) de travail éprouvant et intensif.

Tout commence par un fait divers étrange relaté par la presse anglaise au milieu des années quatre-vingt. La police trouve une adolescente errant, perdue et confuse sur le pont Severn qui sépare l’Angleterre et le Pays de Galles. Lors de son interrogatoire, elle refuse de donner son nom et même de parler. Le fait divers retient l’attention du jeune Steve Hogarth, chanteur du groupe pop How We Live qui le note sur un bout de papier pour l’oublier presque aussitôt. C’est après avoir fait le rapprochement entre les textes de « Living with the Big Lie » et « Runaway » deux chansons traitant du mal-être adolescent que Steve Hogarth, devenu depuis chanteur de Marillion se souvient du fait divers qui l’avait tant marqué à l’époque et décide d’en faire, avec l’accord des autres musiciens, le thème central de l’album à venir.

Brave c’est donc l’histoire (du moins la version imaginée par H) de cette jeune fille au travers de laquelle le chanteur explore les raisons qui ont supposément amené l’adolescente sur ce pont pour en finir avec la vie. Il profite de l’occasion pour aborder des sujets qui lui tiennent à cœur comme par exemple l’incapacité à trouver sa place dans un monde fait d’illusions (« Living with the Big Lie »), le traitement de l’actualité par des médias qui n’hésitent pas à mentir pour vendre du papier (« Paper Lies »), l’incompréhension des autres face à un mal-être qu’ils ne comprennent pas (« Runaway »), le confort matériel (« Alone Again in the Lap of Luxury »), la fugue et ses conséquences désastreuses (« Goodbye to all That ») ou encore la difficulté d’aimer (« Hard as Love »).

Les textes profonds sont portés par la musique sublime composée par des musiciens poussés dans leurs derniers retranchements par le producteur Dave Meegan. Celui-ci a appris les ficelles du métier avec l’exigeant Trevor Horn (Yes, The Buggles) et a déjà travaillé avec Marillion à l’époque de Fugazi. C’est un perfectionniste de l’extrême et il a une idée claire de ce que doit être ce disque dont il perçoit rapidement tout le potentiel.

Pour donner corps à sa vision, il encourage les musiciens à expérimenter, les fait enregistrer dans différentes pièces du château (qu’on dit hanté), il passe ses journées à chercher le moyen d’obtenir le meilleur son pour chacun, à capter des sons d’ambiance dans des caves, des grottes ou des escaliers. Il oblige les musiciens à jouer et rejouer inlassablement les mêmes parties instrumentales afin d’obtenir LA prise parfaite et passe ses nuits à réécouter chaque enregistrement, chaque bruit, chaque son, chaque silence et à assembler le tout.

Un jour que les musiciens s’inquiètent du temps qui commence à s’étirer en longueur, il leur demande si ils veulent enregistrer un album ou un chef d’œuvre. Leur réponse est claire !

Musicalement, Brave est l’album le plus sombre du combo. Il se compose de morceaux axés sur les atmosphères et dès que l’on passe les clapotis de vagues et la corne de brume de « Bridge », l’intro à l’apparente sérénité, l’histoire prend son envol et nous entraine à la suite de cette adolescente perdue. Les titres alternent le calme relatif et les explosions de rage, les délicats accords de piano et les rugissements de guitare, nous faisant partager les émotions traversées par la jeune fille tout au long de son périple.

Le travail effectué par Dave Meegan semble avoir porté ses fruits. La production est majestueuse et chaque instrument a obtenu l’attention qu’il mérite. Les claviers omniprésent de Mark Kelly sont la base de la plupart des morceaux, mais laissent tout l’espace nécessaire à la guitare de Steve Rothery pour nous offrir de superbes soli à fendre l’âme (« Runaway , « The Last Of You/Falling From The Moon »), des passages plutôt hard (« Paper Lies », « Alone Again in the Lap of Luxury », « Hard as Love ») et plus inhabituel, des sonorités bluesy de toute beauté (« The Hollow Man »).

Pete Trewavas nous gratifie de lignes de basse inventives soutenues par le jeu de batterie tout en retenu du discret mais néanmoins indispensable Ian Mosley. Steve Hogarth quant à lui nous offre une prestation magistrale, sa plus réussie depuis son arrivée au sein du combo. Sa voix prend toute sa mesure sur les morceaux de Brave et nous démontre non seulement l’étendue de sa palette vocale qui semble n’avoir aucune limite, mais surtout la capacité de celle-ci à nous emporter dans un tourbillon d’émotions et à nous les faire ressentir « physiquement » comme très peu d’interprètes en sont capables (ah, ces deux fabuleux concerts à la Cigale en avril 94 !)

Brave installe définitivement Steve Hogarth au poste de leader charismatique du groupe et parvient même à faire oublier que Fish a un jour occupé ce rôle. C’est aussi l’album indicateur de la direction artistique que le groupe n’a de cesse de suivre depuis, et si Brave n’a pas su trouver son public lors de sa sortie en pleine mode britpop (300 000 exemplaires vendus contre 600 000 pour Season’s End), celui-ci a depuis obtenu le statut de disque culte et fait parti des albums favoris de nombreux fans (dont votre serviteur).

Avec ce septième album, Marillion nous offre rien de moins qu’un chef-d’œuvre, le second de sa carrière (après Misplaced Childhood) et confirme qu’il occupe une place à part dans le monde de la musique qu’il ne tardera d’ailleurs pas à révolutionner, mais ça, c’est une autre histoire !

Formation du groupe

Steve Hogarth : chant, claviers, percussions - Steve Rothery : guitares - Mark Kelly : claviers, chœurs - Pete Trewavas : basses, chœurs - Ian Mosley : batterie & percussions

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