Semiosis
Par BLB
Pour ces quelques lignes, qu’il me soit permis de vous faire connaitre un musicien talentueux bien qu’anonyme. Pour la petite histoire derrière BLB se cache quelqu’un que j’ai côtoyé pendant de longues années professionnelles, sans jamais soupçonner que ce chercheur et spécialiste internationalement reconnu de l’intelligence artificielle était également un grand amateur de musique, un fin connaisseur de la chose progressive et pas maladroit lorsqu’il s’agit de jouer guitares et basses ! Récemment il se lance dans l’écriture musicale en mettant en paroles et musique une histoire tirée de l’ouvrage de science-fiction Semiosis écrit par l’américaine Sue Burke. L’histoire porte sur la colonisation par des humains de l’exoplanète Pax. Sept morceaux s’enchainent ici pour constituer ce que nous appelons dans notre jargon un EP.
« Pax » nous initie avec la planète éponyme et sa flore et faune dignes d’Avatar sur un chant qui débute de manière calme et contemplative. Un break hard rock rompt un instant le charme avant le retour à l’ambiance mystique. Le space opera se poursuit en laissant place aux « Enfants de Pax » sur un mode plutôt joyeux et léger symbolisant découverte et étonnement. « Stevland » et ses sonorités électro rock avec coups de boutoir incessants de la basse est une vraie réussite. « Symbiose » s’appuie essentiellement sur le duo piano / chant et nous assène un heavy prog mélodique alternant douceur et fureur. Au contraire « Le village des verriers » évolue sous forme d’une joyeuse balade en tonalité majeure où domine la guitare acoustique. « Les verriers » constitue une mini-suite en cinq parties (chants), développant chacune une courte idée musicale et reliées entre elles par un motif récurant au piano. Le style est volontairement théâtral. Le voyage s’achève sur « Semiosis » : un chant calme et solennel. Toutes proportions gardées, cette suite musicale aux allures de space opera me rappelle les récentes publications de JPL. Puisse ce clin d’œil à un ami vous inciter à découvrir sa musique (*), et le convaincre de produire un futur album !
(*) https://www.youtube.com/playlist?list=PLRNHnXSkPniC7-9fBJyJjbE0vrcDwL1U6,
La Mort
Par Anneke van Giersbergen
Trilogie ‘La Vie, La Mort, L’Amour’, épisode 2. Comme promis, ce nouvel EP, La Mort, fait suite à l’excellent La Vie publié il y a un an. Anneke van Giersbergen est de retour accompagnée par un ensemble de musiciens talentueux pour continuer à tracer la route de cette ambitieuse trilogie. Pas de changement de cap inattendu, on retrouve ici les ingrédients qui faisaient le charme et la force du premier opus, à savoir une Pop brillante et travaillée puisant ses inspirations dans les souvenirs musicaux des années 80 et 90 de l’artiste. Traitant toujours de manière plus ou moins directe la difficile phase de deuil suite aux décès de ses deux parents, les 4 titres de La Mort ne sont pas à proprement parler des chansons sur la perte et le manque, mais continuent à célébrer la vie et l’amour en cohérence avec la thématique de la trilogie.
Un piano lointain ouvre “Fade In Fade Out” qui se construit ensuite en solide titre Pop Rock un peu à la REM, aux subtils arrangements et nombreuses interventions instrumentales, incluant un pont instrumental hanté par un saxophone rappelant David Bowie. Plus Pop encore, “Handle Me With Care” est porté par un beat électro et brille par des arrangements vocaux d’une précision chirurgicale, soulignant la fragilité du texte par une rythmique implacable. Qualité de l’écriture, des arrangements, mélange d’ambiance synthétique de fin des années 80 et renouveau Rock du début des années 90, “Red Sky” coche toutes les cases de la réussite musicale. “Sail Towards The Sun” fait enfin largement place à l’émotion. Évocation de son père disparu, le titre aux raffinés arrangements majoritairement acoustiques, est un écrin de choix pour la voix angélique de la chanteuse. En seulement quatre titres, Anneke van Giersbergen parvient à capturer l’essence d’un sentiment complexe. La production est impeccable, mettant en valeur une voix capable d’embrasser le deuil avec une douceur désarmante. Bien que ces 17 minutes s’envolent trop rapidement, elles remplissent parfaitement leur rôle de passerelle vers l’ultime chapitre de la trilogie, L’Amour, que l’on attend désormais avec impatience.
Scratch
Par Realisea
Scratch, troisième opus du septuor néerlandais Realisea, nous offre cinquante minutes de rock progressif mélodique et profite de cet écrin musical pour mettre des mots sur ce monde égratigné et déchiré (le déni du changement climatique, l’hostilité politique grandissante, les guerres qui s’éternisent…). Realisea arrive avec un son plus aérien que jamais, deux guitares entrelacées (Rindert Bul et Jos de Jong), des harmonies vocales à plusieurs voix (Marjolein et Brian de Graeve), et la flûte de Marjolein qui surgit ici et là sans crier gare.
Rien de révolutionnaire, mais un ensemble de huit titres parfaitement maîtrisé, dont : « Living the Dream » qui ouvre l’album sur près de neuf minutes nous plongeant dans une fresque épique qui rappellera les grands noms du prog (Renaissance, Mostly Autumn, etc.) sans que l’ennui pointe le bout du nez. Le sommet émotionnel de l’album, « Never Feel This Way Again » avec ses harmonies vocales à plusieurs voix, marque de fabrique du groupe, atteint ici un niveau de sophistication élevé, immergeant l’auditeur dans des eaux profondes et chaleureuses. « The Great Ricochet (Scratch Pt.2) » referme Scratch dans une grande variété d’ambiances, une multitude d’effets de clavier et, surtout, une accroche irrésistible, renforcée par la mélodie et ses motifs récurrents.. La boucle est bouclée, le monde est toujours balafré, écartelé, écorché, mais Realisea qui ne prétend pas changer le monde réussit, modestement, à le rendre un peu plus supportable.
Realisea fait preuve dans ses compositions d’une maîtrise admirable de l’équilibre entre lumière et ombre, textures dures et douces, le tout dans la plus pure tradition du rock progressif. Un album solide où la qualité de la musique, associée à une approche stylistique variée devrait plaire à un grand nombre de lecteurs réguliers de ce site.
Album en Pré-commande : dutchmusicworks
Récits de l’ombre
Par Tom Lardat
Second EP pour Tom Lardat. Un an après Revenir au rêve, voici Récits de l’ombre. La recette, bien que similaire, gagne ici en profondeur et en audace : un pianiste de formation classique qui insuffle la virtuosité et les structures narratives du Metal Progressif (Dream Theater, Adagio, Opeth, ou Symphony X) dans l’épure d’un piano solo. Ainsi, ce choc de deux mondes produit une musique singulière qui s’apparente avant tout à un concerto de musique classique incorporant des éléments de musique progressive par la construction des compositions, les changements d’ambiance, les dynamiques de jeu, ou des aspects mélodiques épiques. Récits de l’ombre se décline en 4 titres pour une durée totale de 20 minutes formant un ensemble cohérent destiné à être écouté d’une traite assurant une continuité en termes de tonalités et d’enchaînement des séquences.
Sur cet EP, le musicien a souhaité pousser plus encore l’aspect romantique des compositions, appuyant ainsi le caractère narratif du disque comme l’indique son titre. Par exemple, “Ouverture” nous propulse à la cour du Roi pour une pièce courte portant l’influence de Lully. Globalement plus sombre que le précédent, le disque prend des tournures nostalgiques à la Rachmaninov sur “Jour de Pluie”. La mélancolie initiale cède progressivement la place à une structure complexe, marquée par ces ruptures dynamiques chères au genre progressif. Plus rythmique encore, “Sortilèges” met en avant l’impressionnant talent d’interprète du pianiste qui exploite à fond les capacités percussives de son instrument, rappelant son passé de claviériste au sein de formations Metal. “Regrets” conclut l’EP de belle manière en cohérence avec la thématique globale puisque celui-ci débute sur un thème romantique interprété avec émotion, évoluant ensuite en un tourbillon progressif.
Tout en restant dans le même sillon que son premier EP sur la forme, Tom Lardat agrandit encore sur Récits de l’ombre l’envergure de ses compositions, témoignant d’une maturité accrue. Par la qualité des mélodies, la diversité des dynamiques, la fluidité des enchaînements, l’écoute de ce disque constitue un moment de bonheur musical dans sa forme la plus pure.
Voices
Par Marc Atkinson
Voices, le nouvel album de Marc Atkinson, nous offre une heure de musique hyper mélodique avec des arrangements chaleureux, souvent aériens, qui à l’écoute dégagent une atmosphère envoûtante. Ici, pas de morceaux ultra-rapides ni de duels guitare-claviers, mais un travail soigné et des compositions impeccables.
Vous (re) découvrirez le chant plein d’émotion à la tendresse mélancolique de Marc Atkinson, aussi à l’aise dans les moments les plus délicats et fragiles que dans les passages plus puissants et expressifs. Chaque morceau mérite le détour, impossible d’en choisir un préféré tant ils s’accordent parfaitement dans une justesse à l’abri de toute critique, un choix de style et une interprétation magistrale.
Il y a des albums qui ne cherchent pas à en mettre plein la vue, Voices en fait partie, mais Marc Atkinson signe là un album attachant et très solide.
The Mortal Light
Par Clive Nolan
Le retour de Clive Nolan avec ‘The Mortal Light’ une odyssée de près de deux heures et demie qui fait revenir son héros fétiche, le professeur Samuel King, pour un ultime face-à-face avec Makaria, un demi-dieu maléfique. Le maître des claviers nous embarque pour un opéra rock et progressif en deux actes qui a nécessité cinq années de travail ! Clive Nolan appuyé par une pléiade de chanteurs plante le décor sur une architecture musicale éclatante, où chaque voix occupe un rôle précis, trouvant ainsi la formule gagnante : des mélodies affirmées, une virtuosité musicale remarquable et une production soignée et percutante.
Loin de paraître répétitif et excessif chaque morceau de ‘The Mortal Light’ s’enchaîne parfaitement au suivant, fusionnant rock classique, prog symphonique et musique classique en un mélange savoureux d’un attrait immédiat qui s’affine à chaque écoute. Certes, la structure des morceaux suit parfois une formule éprouvée, mais l’excellence constante des mélodies est indéniable. Les artistes invités apportent chacun leur talent, enrichissant la qualité globale de la musique sans pour autant éclipser la contribution non négligeable de Clive Nolan lui-même.
L’album regorge de moments forts, mais à mon goût, certains titres se démarquent du lot, « Demigod » et son ambiance folk/médiévale dans le style de Blackmore’s Night, « Cavalry » une piste aux accents rock/progressif appuyés, « Fade » avec ses harmonies entrelacées masculine/féminine et la légèreté de « Confession » qui mélange des influences folk traditionnels avec des rythmes rock/pop entraînants.
Bon, tout n’est pas parfait, mais ‘The Mortal Light’ contient un foisonnement de morceaux vraiment puissants et passionnés. Clive Nolan signe une nouvelle fois un véritable bijou.
Everybody’s Gotta Learn Sometime
Par Beck
Beck est un artiste que je suis avec attention depuis ses débuts en 1993, année où surgissait son tube planétaire “Loser”, improbable manifeste Folk/Lo-fi/Rap devenu hymne générationnel. Depuis, le musicien californien n’a cessé de brouiller les pistes, naviguant entre Indie Folk minimaliste, Electro funk flamboyant, bidouillages Hip Hop, Country sarcastique, Rock alternatif ou envolées acoustiques aux riches arrangements. Pourtant, depuis Hyperspace en 2019, Beck s’est montré discret sur le plan discographique. C’est pourquoi la parution de ce court album Everybody’s Gotta Learn Sometime, même s’il est une compilation de titres plus ou moins anciens, est un évènement. On y retrouve un Beck tout en sucre, désireux de célébrer l’Amour dans un écrin pop-folk classique, sans artifices inutiles mais loin d’être anodin.
8 titres en tout dont 7 reprises, le disque affiche une étonnante unité malgré la provenance hétéroclite des morceaux en termes d’époques et de projets. Le titre d’ouverture “Everybody’s Gotta Learn Sometime” est une reprise du succès de The Korgis (1980) auquel Beck apporte une touche organique mélancolique. Cette pépite faisait partie de la bande originale du film de Michel Gondry “The Eternal Sunshine Of The Spotless Mind” (2004). Parmi les autres reprises marquantes figurent : “I Can’t Help Falling In Love” popularisée par Elvis Presley (dont la mélodie est basée sur la chanson française « Plaisir d’amour »), “I Only Have Eyes For You” de The Flamingos dans un arrangement très sixties, le pur Country “Your Cheatin’ Heart” de Hank Williams, ou “Love” de John Lennon (de l’album John Lennon/Plastic Ono Band). “Ramona”, unique composition originale, est un rappel des grands disques acoustiques du musicien que sont Sea Change et Morning Phase.
Sans chercher la révolution stylistique, Everybody’s Gotta Learn Sometime s’impose comme une parenthèse sensible, un disque modeste en apparence mais profondément cohérent dans son intention : offrir un moment de douceur dans un monde qui en manque. Il aura finalement fallu plus de trente ans à Beck pour passer du statut de “Loser” à celui de “Lover”.
A Quiet World
Par Blending Borders
Le groupe autrichien Blending Borders sortira son nouvel album, A Quiet World, le 7 mars 2026. L’album propose une exploration de la profondeur émotionnelle, entre le calme apparent et le tumulte intérieur. Blending Borders s’aventure encore plus loin dans l’expression non filtrée, écrivant avec une clarté et une sincérité façonnées par sa réflexion personnelle et l’état du monde qui l’entoure.
Avec des influences qui nous entrainent dans un environnement musical proche de Porcupine Tree et Blackfield, les huit pistes s’inscrivent dans un univers sonore délicat. Les mélodies, souvent épurées, mettent en avant le chant du guitariste et compositeur Oliver Pichler, qui oscille entre douceur et puissance. Des titres comme « Into The Unknown » et « Phase » illustrent parfaitement cette dualité, où chaque note semble résonner avec une émotion sincère. Au fil des plages, l’album prend des tournures inattendues. « Love Is Optional » et « Last Day » présentent un contraste saisissant entre les sonorités froides et les moments de chaleur humaine, chaque son étant soigneusement placé pour créer une atmosphère immersive. Ces morceaux, comme beaucoup d’autres, nous rappellent que les émotions, qu’elles soient mécaniques ou organiques, sont au cœur de notre humanité. On pense au Steven Wilson de ‘The Harmony Codex’ en écoutant la piste finale, « Common Ground » qui apporte sa note d’espoir, symbolisant un renouveau et la promesse d’un lendemain meilleur, même dans les moments de doute.
A Quiet World, véritable voyage émotionnel où les compositions offrent exactement ce que l’on attend d’elles, une immersion dans un univers sonore riche et nuancé, alliant des influences variées pour créer une atmosphère à la fois apaisante et réfléchie.
Leaves
Par Sykofant
Chose promise, chose due. Quelques mois après la sortie d’un premier EP Red Sun, le groupe norvégien Sykofant nous livre la seconde partie (Leaves) de ce qui constitue au final un LP judicieusement intitulé Red Sun Leaves disponible en format physique (CD ou vinyle). Inutile de jouer au jeu des sept différences entre les deux EPs, ceux-ci sont bien différents, même si on retrouve évidemment une communauté de son et de style. Red Sun portait les marques du Rock électrique, tendance stoner évoluant dans un désert âpre et poussiéreux, alors que Leaves s’aventure dans des contrées plus boisées, acoustiques et résolument progressives. Sur ce dernier point, nous sommes servis : l’EP est constitué d’une longue suite de 22 minutes divisée en 3 parties (deux premiers titres courts complétés par un troisième “Heart of the Woods” de plus de 16 minutes). On y retrouve les influences de Pink Floyd, mais plus discrètement que sur Red Sun, et surtout le groupe a étoffé ses sonorités, soigné ses arrangements, amplifié ses variations dynamiques.
Sykofant montre ici sa capacité à passer d’un Hard Rock rentre dedans à un groove Soul inattendu, ou un Prog à tendance symphonique, voire un Folk acoustique ou encore des voix façon Crosby, Stills, Nash & Young, sans oublier les sacro-saints épisodes planants. Ce disque démontre l’intérêt d’avoir deux faces : pouvoir explorer deux mondes sensiblement différents tout en conservant en guise de lien une identité propre. Une belle évolution et une sacrée réussite qui devrait séduire les amateurs de Rock organique aventureux traversant de nombreux paysages sonores.
Piper’s Honey
Par Tollheit
La 9ème et dernière “folie” de Robert Doucette, le compositeur et multi-instrumentiste de Phoenix, Arizona, s’intitule Piper’s Honey. Ma première rencontre avec sa musique date seulement de son précédent Guilty Pleasure, ce qui m’avait permis de plonger dans le monde musical foisonnant et résolument tourné vers le prog symphonique de ce musicien aussi prolifique que talentueux. La première des deux épopées de l’album, « The Nectar Of The Gods » débute sur un mode calme et interrogatif, avant de basculer dans une musique plus éloquente sinon théâtrale. Malgré ses 16’ le morceau conserve une certaine uniformité rythmique et tonale. Je lui préfère « Follow The Piper », plus concis, qui se révèle être un instrumental un tantinet funèbre et hypnotique. La musique s’éclaircit toutefois peu à peu au cours du développement. Abordons à présent les quasi 22’ de l’immense « Sunset Reverie ». Le discours musical me semble ici plus varié que pour le premier morceau. Titre oblige, les passages rêveurs ne manquent pas, mais il y a de nombreuses poussées d’adrénaline. La coda, symbolisant le coucher de soleil proprement dit, est à la fois grandiose et poétique.
Après cet impressionnant tour de force, le morceau final, « A Grandchild Roach », revient à quelque chose de plus posé et linéaire. Une marche mi-lente, parsemée de quelques éclairs instrumentaux plus véloces, nous amènent d’un pas résolu vers un fade out qui ne laisse parler que quelques notes flûtées qui se perdent à leur tour dans le vide. Piper’s Honey se révèle être un excellent album de rock progressif symphonique, aux thèmes amples et généreux. Il ne lui manque peut-être qu’un peu plus de cette folie dont se réclame le nom du projet musical de Robert Doucette.