Dividing Lines

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(5 sur 5) / Nuclear Blast
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Métal Progressif

Et de deux ! Après nous avoir offert en 2017 ce chef d’œuvre que constitue ‘Legends of the Shires‘, (chroniqué ici) le groupe anglais Threshold récidive sans essoufflement aucun et revient plus déterminé que jamais sur le devant de la scène avec ‘Dividing Lines‘, un nouvel album qui s’impose comme l’un des meilleurs disques de 2022. Une longue attente plus que hautement récompensée.

Depuis le retour de Glynn Morgan au chant, il est incontestable que le groupe a réellement retrouvé le feu sacré. La signature très singulière du groupe est sublimée par une vitalité dans l’écriture et une inspiration des grands jours. Dans cette musique, qui oscille invariablement entre progressif (qu’il s’agisse de certains schémas musicaux ou de sonorités de claviers) et metal (de la nature des riffs à la puissance des envolées lyriques), toujours audacieuse mais jamais complaisante et surtout sans débordements inutiles, c’est bien la mélodie qui est privilégiée et ce, jusque dans les quelques développements instrumentaux, au travers des soli exigeants du guitariste orfèvre Karl Groom ou du claviériste Richard West. En cela, Threshold demeure fidèle à son ADN. Et son savoir-faire peut se résumer en cette capacité à maintenir un équilibre parfait sur un fil à haute tension ; une performance à couper le souffle qui ne tolère ni embonpoint ni approximation. Et pour couronner le tout, si l’on retrouve dans ‘Dividing Lines‘ une filiation immédiate évidente avec ce qui a fait le succès de ‘Legends of the Shires‘, le groupe se permet néanmoins d’intégrer avec le plus grand naturel des éléments nouveaux, tout au long des dix titres de l’album et de manière plus marquée sur les deux morceaux de bravoure.

Dividing Lines‘ est un album engagé qui sonne comme un avertissement. Mais le groupe ne sacrifie ici à aucune mode. Déjà en 1993, avec son premier album ‘Wounded Land‘, il portait haut et fort la cause environnementale et tentait à sa manière d’éveiller les consciences. Une dimension qui, depuis, fait partie intégrante de sa marque de fabrique. Le propos de ce nouveau disque, symbolisé par le très bel artwork quasi monochrome, est un monde fracturé et divisé, avec ces murs physiques comme invisibles, ces lignes de démarcation qui séparent les hommes, signes tangibles de peurs irraisonnées et de tensions profondes. Ainsi que le souligne le lyriciste du groupe Richard West, l’album aborde “la façon dont le ressentiment naît et grandit parce que nous sommes incapables d’accepter que les autres aient un point de vue différent du nôtre. Il s’agit également de cette prédisposition à refuser de nous faire confiance et à préférer exister dans une culture du «nous et eux»”. Le regard se porte avec une certaine puissance d’évocation sur les causes comme sur les conséquences ; discours politique fallacieux, montée des partis populistes, discorde permanente, danger des réseaux sociaux, dérive climatique et conflits de toutes sortes. A ce titre, ‘Dividing Lines‘ est définitivement un album d’ombres, effectivement plus sombre et plus lourd que ‘Legends of the Shires‘ comme l’annonçait le groupe. Mais également de lumière. Au travers de cette invitation à savoir rester fidèle à ses valeurs, à refuser les dogmes populistes, à faire preuve de tolérance, à apprendre à faire confiance et in fine, à construire des ponts plutôt que des murs.

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L’entrée en matière de l’album est phénoménale avec ce mètre étalon qu’est ”Haunted”, à l’instar d’un “Small Dark Lines” sur le précédent LP. Une prise de conscience affolante des enjeux de notre temps. Tourbillonnant et incroyablement mélodique jusqu’au magnifique contrepoint de ”What doesn’t kill you leaves you haunted“. Avec un break acoustique de toute beauté, merveilleusement mélancolique et presque onirique (“I will remember…“) sur lequel brille particulièrement Karl Groom avec ce solo qui démarre lentement sur les toms de Johanne James avant de prendre son envol.

Avec ”Let it burn”, il ne s’agit plus d’un simple cri d’alarme face à l’imminence de la catastrophe climatique mais dans un fast forward glaçant de porter un regard sur les vestiges du monde, le point de non-retour ayant été atteint depuis longtemps. Le chant halluciné de Glynn Morgan, au bord de la rupture, dos au mur, exhorte à laisser les flammes consumer ce qui reste de ce monde « We don’t belong to this world. This world belongs to no-one. We got it wrong. Let it burn. » Et la musique, en écho, offre un condensé foncièrement prog metal. Tout y est, des multiples changements de rythme à la dextérité époustouflante dans le jeu sans aucun bavardage inutile tout au long des six minutes prolongées par un magnifique final éthéré.

Les trois singles de l’album ne sont pas en reste, avec chaque fois ce sens du refrain accrocheur. « Silenced” est le premier single choisi par le groupe pour présenter ‘Dividing Lines‘. Quasi neo-prog, insidieusement contagieux avec cette mélodie immédiate, ce sens de l’harmonie et ce refrain enflammé. Un véritable manifeste pour la liberté d’expression tout autant qu’un constat désabusé au regard des moyens à disposition pour résister dans cette lutte inégale (“We stand in line with arrows. To beat the new machine.”). ”Complex”, au tempo enlevé et avec ce riff saccadé, restitue parfaitement la folie du flot ininterrompu d’informations qui nous assaille au quotidien, moteur anxiogène s’il en est. Un titre carré et direct, aux accents très symphoniques. Et enfin, ”King of Nothing”, déflagration aux riffs abrasifs, colorée avec succès une fois de plus par le chant de Glynn et cette capacité à moduler ses intonations.

Dividing Lines’, dont l’agencement des compositions a fait l’objet d’une véritable réflexion, offre également deux morceaux qui dénotent et créent à chaque fois une rupture bienvenue dans l’écoute de l’album. Tout d’abord ”Hall of Echoes”, introduit par des sonorités de claviers presque futuristes. Le titre ralentit le tempo dans une orientation presque AOR sur les couplets, avec des claviers bien plus présents mais jamais étouffants. Et on retiendra le court mais remarquable duel de soli auquel se livrent Karl Groom et Richard West, ancrant ainsi une certaine tradition du rock progressif. Un morceau porteur d’une angoissante ironie (“The future is now. The future is yours. In a hall of echoes“), le titre faisant référence à un terme qualifiant le monde spirituel vers lequel vont les âmes des défunts (NDLR : Les âmes entrant dans ladite salle “hall of echoes“ sont immédiatement purgées de leurs souvenirs). Le second titre, encore plus réussi et qui surprend tout autant, est ”Lost Along the Way”, renvoyant à un ASIA plus musclé, jusqu’au mémorable solo de claviers, une impression encore renforcée sur le refrain héroïque. Une composition de toute beauté au parfum 80’s que n’aurait certainement pas reniée le regretté John Wetton.

Et pour parachever l’œuvre, le groupe nous offre non pas une mais deux compositions épiques, toutes aussi impériales l’une que l’autre. En premier lieu, ”The Domino Effect”, articulée en trois sections, qui constitue la plus grande surprise de ‘Dividing Lines‘. Comme le reconnaît lui-même Karl Groom, le groupe tangue constamment entre ses influences prog et metal, une spécificité qui tient à l’équilibre des influences au sein de Threshold.  Et très clairement ”The Domino Effect”, composition sur laquelle le groupe sort quelque peu de sa zone de confort, en est la plus belle illustration. Ce titre ambitieux ravira immanquablement les amateurs de neo-prog anglais, qu’il s’agisse de la structure du morceau, de l’instrumentarium retenu, des effets sonores ou tout simplement du choix des mélodies. Une première partie menée pied au plancher avec toujours ce souci de la mélodie (“Here in the afterglow. We’ll never let it go.“) laisse la place à une deuxième partie monumentale, lente et atmosphérique sur laquelle le groupe démontre toute la sensibilité et la finesse qu’on lui connaît. Avec notamment un solo de Karl Groom dont le feeling n’est pas sans rappeler celui de son complice Nick Barrett  (on rappellera pour la petite histoire que c’est Karl qui a produit tous les albums de Pendragon depuis ‘The Window of Life‘ jusqu’à ce jour). Le claviériste Richard West brille particulièrement quant à lui sur la troisième partie du morceau, plus instrumentale. Avec un sens du drame prononcé jusqu’aux dernières notes du morceau. Une réussite absolue dont on ne se lasse pas et qui sera très certainement un des temps forts des prochains shows de Threshold.

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Defence Condition”, seconde pièce à tiroirs de ‘Dividing Lines‘, sonne comme une marche vers l’inéluctable, imprimant un sentiment d’urgence omniprésent. Une intro très cinématique dont l’effet se prolonge à plusieurs reprises dans le morceau. Un refrain immédiatement mémorisable, un de plus ! (“Lost in a world where nothing’s real. Learning to trust in what I feel. Getting more down by this war of attrition. This is my defence condition”). Cinq premières minutes riches et intenses, presque symphoniques avec des variations à affoler le compas, auxquelles succède un break aérien, court intermède avant que la pression ne s’accélère de nouveau. Le groupe avait annoncé un album plus sombre, une dimension qui transpire particulièrement dans les dernières minutes de la composition qui clôture l’album sur des tonalités excessivement metal, explosives à souhait, nous laissant sur cette sensation d’impasse et sur cette interrogation en boucle. “What you’re gonna do when the meaning goes? What you’re gonna do when the feeling grows?  What you’re gonna do when the demon knows? What you’re gonna do when the healing flows”.

L’implication plus forte de Glynn Morgan n’est certainement pas étrangère au succès de ‘Dividing Lines‘. Le chanteur continue à s’approprier avec force les textes, y mettant toute son énergie et son talent, les restituant avec ce chant habité et cette réelle richesse dans la voix (qui le rapproche plus du chant du regretté Andrew « Mac » McDermott que de Damian Wilson, les deux autres vocalistes emblématiques de Threshold). Un apport extraordinaire, qui magnifie les compos, comme une dernière pierre à l’impressionnant édifice bâti par Karl Groom et Richard West, sorte de touche ultime qui contribuerait à différencier de manière définitive et singulière la musique du groupe. Et si, sur ‘Legends of the Shires‘, Glynn n’avait rejoint le groupe qu’en fin de parcours, au stade de l’enregistrement (cf notre interview), il a cette fois participé intégralement au processus créatif signant non seulement trois compositions, mais aussi contribuant à définir la direction globale de l’album.

Enfin il convient de noter la production toujours aussi impeccable de Karl Groom, dont le pedigree en la matière est assez impressionnant puisque qu’il a travaillé avec non seulement Pendragon, ainsi qu’évoqué précédemment, mais a également produit d’autres pointures telles que  Yes, John Wetton, Clive Nolan, Edenbridge ou encore DragonForce. Le mix met particulièrement en relief les différentes atmosphères de l’album, des moments les plus heavy aux passages les plus aériens.

Quasiment trente ans après son premier essai discographique, Threshold, affiche une forme insolente et semble complètement régénéré, nous assénant coup sur coup deux chefs d’œuvre absolus, avec en toile de fond une intelligence rare dans le propos qui singularise le groupe dans le panorama musical ambiant. Un disque indispensable.

Formation du groupe

Glynn Morgan : chant - Karl Groom : guitares - Richard West : claviers - Steve Anderson : basse - Johanne James : batterie

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