An Hour Before It’s Dark

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(4.7 sur 5) / EAR MUSIC
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Rock Progressif

Si ‘Sounds That Can’t Be Made, paru en 2012, avait permis à Marillion de renouer avec une qualité d’écriture à la hauteur de leurs ambitions, replaçant derechef le groupe au centre de l’échiquier, l’album ‘F.E.A.R avait, 4 années plus tard, confirmé pleinement cette veine créative avec un album plus engagé que jamais et très ancré dans la réalité du moment. Une réelle renaissance pour ce groupe phare du mouvement néo-progressif qui, après avoir été porté aux nues dans la fin des années 80, avait graduellement rompu avec les codes premiers du genre et fait évoluer, avec plus ou moins de constance dans l’inspiration, sa musique vers des rivages nouveaux mais toujours autant empreints d’une grande poésie, consolidant ainsi, album après album, cette part d’unicité et de singularité le caractérisant dans le paysage musical prog-rock. Et le chanteur Steve Hogarth de réitérer récemment encore, de manière sibylline, que Marillion « est tout à la fois plus que du prog et moins que du prog, et très certainement impossible à catégoriser ».

Avec ‘An Hour Before It’s Dark’, au titre plus que prophétique au regard des derniers évènements dramatiques qui déchirent une partie de la planète, Marillion demeure profondément en résonance avec son temps. Ce monde qui se délite inexorablement et les embrasements multiples qui l’accompagnent ne pouvaient laisser indifférente la plume de Steve Hogarth. L’artiste, presque activiste, endossant ainsi son rôle le plus noble, y puise de quoi développer la conscience de notre propre condition et de notre déni de réalité. Et de nous rappeler, à la veille de l’irréparable, que nous ne devons l’existence de la vie sur cette planète bleue qu’à un accident, tout aussi improbable qu’impossible à reproduire («Blue green and made of magic. Miracles on miracles on miracles with miracles inside.») dans un univers qui, à ce jour, ne nous a apporté aucune preuve tangible de l’existence d’une autre civilisation. Et ainsi pour mieux nous signifier l’absolue fragilité de la vie sous cette voûte étoilée alors que nous continuons majoritairement à demeurer sourds face à l’urgence des différents enjeux, l’histoire de l’humanité enseignant que si nous sommes des êtres doués de raison nous n’en sommes pas pour autant des gens raisonnables.

Et si le propos de cet album peut humblement prétendre à corriger la trajectoire, sorte de catalyseur des changements impérieux à notre survie, ‘An Hour Before It’s Dark‘ est aussi et avant tout une formidable ode à la vie. Au travers de ce regard porté sur la beauté de la vie et de toutes ces émotions qu’elle est capable de faire naître, fussent-elles révolues («These are the days that will flash before our eyes. Thank you for making me truly alive. You came warm and loved me like a tropical storm, spiralled me up in the air »). Dans cette urgence de vivre, de celles qui naissent des jours que l’on sait comptés. Également dans l’absence de résignation qui enfante l’espoir, fusse-t-il d’une confondante naïveté dans sa formulation (« Let’s all be friends of the earth »), avec cet appel à l’insurrection pacifiste et au renversement des normes au-delà de notre confort (« The only way forward is to fall over. Or you can learn to be hard on yourself »). Tout autant d’émotions illustrées avec une grande justesse par cette alternance de gris-spleen et bleu-azur qui enveloppe et caractérise depuis des décennies la musique de Marillion. Ce qui nous donne définitivement un album à la fois sombre et lumineux dans la grande tradition du groupe.

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Ce nouvel album des anglais est très certainement le plus accessible musicalement et le plus moderne à la fois, poursuivant la mue amorcée avec ‘F.E.A.R‘, sans pour autant se départir de ce qui constitue leur ADN. Le premier sentiment à l’écoute de ‘An Hour Before It’s Dark‘ est celui d’un album majoritairement porté par les claviers d’un Mark Kelly qui se révèle très inventif, tout en nuances, toujours mu par ce parti pris de ne jamais en faire trop (s’étant débarrassé en cela depuis bien longtemps des oripeaux d’un prog plus conventionnel) et qui sait distiller l’émotion avec parfois juste quelques notes au grand piano (« Every Cell »). À cela une explication, Steve Rothery n’a rejoint que tardivement le groupe dans le processus d’écriture, contraint par la situation sanitaire qui le mettait particulièrement à risque au regard de son état de santé. Ce qui ne l’empêche pas d’illuminer ce disque de ses interventions incroyablement solaires. Chacun de ses solos est un moment de grâce. Le guitariste semble puiser ses notes dans les profondeurs telluriques de cette terre menacée pour mieux les faire rejaillir vers les cieux. Le splendide thème de « Maintenance Drugs » en est le plus vibrant témoignage avec cette signature unique et intemporelle.  Le solo clôturant « Tear in the Big Picture » , son apport aux deux pièces « Blue Warm Air » et « More than Treasure » qui s’enchaînent, ou encore sa performance sur « Murder Machines » sont tout autant d’envolées chargées d’émotion qui nous rappellent que Steve Rothery fait partie de cette classe à part et demeure un guitariste majeur au même titre que ses idoles David Gilmour ou Andrew Latimer. La rythmique n’est pas en reste avec un Ian Mosley en grande forme et très expressif, à l’image de sa contribution sur « Lust for Luxury » , et la volubile basse d’un Pete Trewavas qui n’en finit pas de nous émerveiller. Et, pièce tout aussi maîtresse qu’incontournable du dispositif Marillion, Steve Hogarth égale Steve Hogarth sur ce nouvel opus. Le chanteur délivre une fois de plus des performances vocales d’une grande sensibilité, perceptible jusqu’à ces trémolos sur l’intro de « Sierra Leone » , et avec des tonalités que l’on ne lui connaissait pas, comme sur « Reprogram the Gene » . Sa voix unique, don véritablement prodigieux, toute aussi fragile que puissante, habille et magnifie les partitions musicales du groupe. Je me souviens de cette lointaine chronique de Seasons End dans la presse hard-rock française de l’époque qui nous assurait qu’avec une voix aussi passe-partout, le groupe n’aurait aucune difficulté à remplacer leur nouveau chanteur le moment venu (vestige d’une époque où l’on aimait à se convaincre que le divorce d’avec Fish ne saurait être définitif). C’était faire fi de cette capacité qu’a le chanteur de donner vie aux mots qu’il assemble, que ce soit dans une communion intime avec l’auditeur ou de manière particulièrement habitée. Derrière l’apparente simplicité des textes de ‘An Hour Before It’s Dark‘ , l’artiste  a su trouver les mots justes, nous offrant des moments empreints d’une réelle poésie « You loved me enough to leave me forever » comme des passages laissant libre cours à différentes interprétations « I put my arms around her and I killed her with love », une approche qu’il affectionne particulièrement.

L’album est structuré autour de trois pièces à tiroirs oscillant entre 9 et 15 minutes dans la grande tradition marillionesque complétées par plusieurs compos un peu plus courtes. Les 54 minutes de cet album (quasiment 60 si l’on inclut la version alternative de « Murder Machines » figurant sur la même plage que « Angels on Earth » ) défilent sans temps mort, effet sans doute renforcé par l’absence de développements purement instrumentaux, la succession d’ambiances multiples (comme les 10 minutes de « Sierra Leone » découpées en cinq parties) et très clairement l’omniprésence de Steve Hogarth.

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Nous avions déjà découvert la première au travers du single « Be Hard on Yourself » qui, avec ce sens de l’urgence et du drame prononcés, annonçait un album aux convictions ancrées et au tempérament bien trempé, d’injonctions fortes en funestes et obsédantes visions. La seconde pièce, « Care » , qui clôture le disque, est le joyau de cet album. Avec un texte d’autant plus poignant que les mots de Steve Hogarth sont ceux d’un personnage qui se sait condamné (un personnage pas si fictif que ça, comme s’en est depuis expliqué le chanteur). Un regard bouleversant à l’heure du grand départ tout autant qu’une célébration de l’inébranlable engagement de ces héros anonymes qui inlassablement tentent de remédier aux souffrances des patients. Le morceau surprend par ses consonances très modernes (« Maintenance Drugs » ), puis progressivement prend de l’ampleur et nous offre l’un des plus beaux passages de l’album autant dans les notes que dans les mots (« An Hour Before It’s Dark » / « Every Cell » ) avant de se conclure dans un esprit très symphonique (« Angels on Earth » ), appuyé en cela magnifiquement par les chœurs de Choir Noir (un ensemble professionnel anglais créé en 2016 par Kat Marsh et qui a entre autres contribué au travail de groupes d’obédience plutôt metal comme Bring Me The Horizon ou Architects). La troisième pièce « Sierra Leone » , en contraste beaucoup plus légère, démarre de manière très évanescente, évoquant immédiatement les interludes « Marbles I-II-III-IV » de l’album du même nom. Un rêve éveillé ou un merveilleux songe et une invitation à se laisser dériver dans la moiteur humide de ce pays d’Afrique de l’Ouest. Jusqu’à la magie du final « This is more than Treasure » comme écho à une autre splendeur, celle de ce diamant extrait des profondeurs de la terre où il sommeillait dans cette éternité qui nous a précédé.

Les titres plus épurés ne sont pas en reste. Le morceau « The Crow and the Nightingale » , en hommage lointain à Leonard Cohen (un des paroliers fétiches de Steve Hogarth), touche au sublime. Certes la mélodie ne révolutionne pas le répertoire du groupe mais le titre est magnifié, de nouveau, par l’intervention mesurée mais particulièrement réussie des voix de l’ensemble Choir Noir (avec notamment une intro de toute beauté presque trop courte et un final très éthéré) et par l’adjonction d’un quatuor à cordes, l’expérience With Friends from the Orchestra (l’album comme la tournée) ayant révélé d’autres possibilités au groupe. Le mid-tempo « Murder Machines » , second single de cet album est sérieusement addictif avec sa mélodie entêtante qui s’instille insidieusement dans votre tête et ne vous lâche plus. Avec ce voile dramatique comme l’ombre de cette mort sournoise que constituent les pandémies planant sur nos vies. Mention spéciale à un court passage agréablement rétro «Reached out. Never thought. An innocent act. Only a kiss.» . Le plus appuyé « Reprogram the Gene » est un plaidoyer pour un nouveau monde, reflet des interrogations et de l’anxiété d’une génération et surtout rejetant la perspective d’un destin tragique «I don’t want to be food for the trees.» . Et qui nous laisse avec cette interrogation; et si la pandémie n’était pas justement ce mal nécessaire permettant enfin d’éveiller la conscience collective ( « The cure is the disease » )?

Steve Hogarth nous avait prévenu, présentant ce nouvel album comme « Le plus riche musicalement et peut-être notre travail le plus optimiste, en dépit d’un concept sombre ».  Toujours dans la marge, au-delà des modes, singulier et entier, ‘An Hour Before It’s Dark‘, s’impose, écoute après écoute, comme un disque d’une rare sensibilité qui ne peut laisser indifférent. Tout simplement un de ces disques comme seuls savent en écrire les anglais de Marillion.

Formation du groupe

Ian Mosley: Batterie - Mark Kelly: Claviers - Pete Trewavas: Basse - Steve Hogarth: Chant - Steve Rothery: Guitares

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