Titres
- Objects Outlive Us (23:17) : - No Monkey's Paw - The Buddha of the Modern Age - Objects: Meanwhile - The Cicerones - Ark - Cosmic Sons of Toil - No Ghost on the Moor - Heat Death of the Universe
- The Overview (18:27) : - Perspective - A Beautiful Infinity I - Borrowed Atoms - A Beautiful Infinity II - Infinity Measured in Moments - Permanence
Vertigineux. Ce nouvel album de Steven Wilson est tout simplement prodigieusement vertigineux. Un an et demi à peine après le remarquable The Harmony Codex, cet artiste singulier, prolifique et protéiforme, prend tout le monde de court avec The Overview, un ambitieux concept album dans la grande tradition du rock progressif. Mais si l’anglais revient de manière très assumée à ce style musical, c’est bien évidemment selon ses propres termes. Le format choisi renvoie immédiatement aux heures de gloire du genre avec deux pièces musicales d’une vingtaine de minutes chacune, l’équivalent d’une face A et d’une face B. Mais la musique, depuis longtemps débarrassée des oripeaux d’un prog poussiéreux, prolonge les textures et expérimentations développées sur le précédent album, continuant à abolir avec audace les frontières. Une exigence que l’on retrouve dans le thème de l’album, qui nous convie avec une intelligence rare à une réflexion impérieuse en ce début de siècle, avec cette conviction que le rôle de l’art n’est pas juste d’offrir une échappatoire au quotidien mais aussi de confronter directement la réalité du monde. Et dans cette expérience immersive par excellence – amplifiée par le film de Miles Skarin qui accompagne cette sortie – que constitue ce nouveau disque, la musique de Steven Wilson devient un langage et le récit un souffle, inséparables l’un de l’autre.
Le thème de l’album, qui lui est apparu au détour d’une conversation avec le fondateur de Space Rocks (projet visant à célébrer la rencontre de l’exploration spatiale et de l’art), s’appuie sur un concept développé dans la fin des années 80, appelé effet de surplomb ou effet de vue d’ensemble (Overview effect en anglais). Ce phénomène complexe est une expérience rapportée par les astronautes après avoir observé la Terre depuis l’espace. Voir notre planète se détacher, dans sa fragilité apparente, sur la noirceur du vide mortel du cosmos procure un profond sentiment d’émerveillement, accompagné d’une forte sensation d’interconnexion accrue avec l’humanité entière et de conscience environnementale. Alan Shepard, Commandant de la mission Apollo 14, note pour la postérité : « Quand j’ai regardé la Terre depuis la Lune pour la première fois, j’ai pleuré ». Cette perception de la Terre dans son ensemble, une entité complète et non comme la somme de nombreuses parties, est ce qui donne son nom à l’effet de surplomb.
La première composition de l’album au titre prophétique « Objects Outlive Us » (les objets nous survivent) est une pièce musicale de plus de 23 minutes constituée de 8 parties très distinctes. Elle explore ce changement de perspective lié à l’effet de surplomb, offrant une réflexion sur la société moderne et nous invitant à humblement reconsidérer nos priorités face à l’immensité du cosmos. Plus qu’une critique du monde contemporain, ce morceau est aussi en filigrane un avertissement, mis en relief par puissance et l’intensité dramatique dont la musique se pare parfois. C’est sur une parabole quasi a capella (« No Monkey’s Paw ») que s’ouvre l’album, avec une rencontre du troisième type imaginaire illustrant la propension de l’être humain à demeurer autocentré. Puis ce sont quelques notes de piano, à la manière d’un lointain « The Lamb Lies Down on Broadway » qui annoncent « The Buddha of the Modern Age » aux vocalises empreintes d’accents yessiens, exprimant avec amertume la déchéance spirituelle et intellectuelle de l’humanité moderne, prisonnière de sa consommation effrénée et réduite à un instinct destructeur vide de sens – un thème pour partie exploré sur The Future Bites (2021). La séquence suivante, « Objects : Meanwhile », est un de ces fabuleux mid-tempos mélancoliques aux tonalités 70’s dont Steven Wilson seul a le secret. Plus posé mais pas moins acerbe pour autant, il juxtapose avec ironie les préoccupations quotidiennes des individus et les événements cosmiques, soulignant cette insignifiance face à la vastitude et au mystère de l’univers. Le texte que l’on doit au leader de XTC, Andy Partridge (Wilson, grand admirateur du groupe, a collaboré avec Partridge pour remixer plusieurs de ses albums) est d’une forte résonance en ces temps troublés (« And meanwhile the stars line themselves up in order. While we bicker on with our fences and borders / Et pendant ce temps, les étoiles s’alignent en silence. Tandis que nous nous querellons sur nos murs et nos frontières »). La beauté de cette section est amplifiée par une courte déflagration instrumentale impressionnante dans la lignée du tourbillonnant « Impossible Tightrope » (The Harmony Codex), l’occasion de souligner le groove et la fluidité apportés au rythme par le jeune batteur Russell Holzman, de formation drum & bass, retenu pour cette première composition, choix audacieux s’il en est. S’ensuit un troublant interlude acoustique de toute beauté (« The Cicerones »), en prélude de « Ark », un lent crescendo qui s’apparente à une mise en garde face à notre inaction, avant de se poursuivre sur un instrumental presque prog-metal, « Cosmic Sons of Toils », aux sonorités oppressantes. Puis soudain c’est la rupture, retour au thème d’ouverture avec « No Ghost on the Moor » prolongé d’un long solo élégiaque que Randy McStine étire vers l’infini, se permettant le luxe de se réapproprier le concept de solo mélodique avec un son, un vocabulaire et des gammes inhabituels. Un ultime moment solaire avant le rideau final, cette mort thermique de l’univers (« Heat Death of the Universe ») surgissant de la profondeur du cosmos, sans retour possible.
Comparativement, la seconde composition de l’album, « Overview » est bien moins sombre. D’une tonalité plus onirique, oscillant entre rêve et réalité, c’est à un voyage astral méditatif de 18 minutes que nous convie Steven Wilson, nous permettant de mieux appréhender la beauté de l’univers. La couleur musicale est plus ambient avec de très belles sonorités de claviers – Moog, Mellotron, Hammond, Fender Rhodes et autres synthés, sur lesquels excelle Adam Holzman (claviériste de Miles Davis sur l’album Tutu) – et une touche d’électro plus prononcée. La guitare plus discrète est néanmoins présente avec des accords qui rappellent l’époque Stupid Dreams de Porcupine Tree (1999). La musique évolue de manière plus fluide tout au long des 6 parties du morceau, se développant avec la beauté saisissante d’une nébuleuse en expansion, certains thèmes s’entrelaçant et se superposant parfois. « Perspective » qui ouvre le morceau, parcoure l’immensité de l’univers et la diversité des structures qui le composent. Bien que le texte soit principalement descriptif, l’énumération des objets célestes crée une cadence rythmique qui évoque la vastitude du cosmos. La voix récitative de Rotem Wilson se fait quant à elle atonale, rappelant à sa façon celle de HAL dans la version cinématographique de 2001 : L’Odyssée de l’Espace. Le ton léger de « A Beautiful Infinity I » et « A Beautiful Infinity II » traduit non seulement l’acceptation de la nature éphémère de notre existence mais aussi du mystère existentiel de l’univers avec une invitation à trouver de la beauté dans son absence de but apparent. « Borrowed Atoms » est un court moment en apesanteur sur quelques notes de piano poignantes, soulignant la nature transitoire de la vie et de la matière. « Infinity Measured in Moments » construit sur de magnifiques vagues de claviers, point d’orgue de cette composition épique, est un hommage à la grandeur de l’univers, amplifiée par un solo de Moog inspiré, évoquant la préservation de fragments de l’existence humaine dans le temps, malgré la disparition de la matière, et ainsi la possibilité d’une forme de continuité ou de mémoire au sein de l’univers (« Preserved. All we were. All destroyed. Drifting on. Through the void. As all permanence of matter disappears / Préservés. Tout ce que nous étions. Tout a été détruit. Errant. À travers le vide. Tandis que toute permanence de la matière s’éteint »). Et pour illustrer cette dérive infinie à travers l’espace des atomes retournant aux cosmos, emportés dans un souffle silencieux, le morceau se clôture avec « Permanence » sur une partition de deep house aux accents lounge et jazzy. Époustouflant.
Steven Wilson, multi instrumentiste de talent, joue de quasiment tous les instruments sur The Overview, du piano aux guitares acoustique et électrique, en passant par la basse, les synthés et même la programmation. Sa garde rapprochée de musiciens attitrés (Randy McStine, Adam Holzman, Theo Travis) intervient essentiellement en tant que solistes, à l’exception bien sûr des deux batteurs Russell Holzman sur le premier titre et le fidèle Craig Blundell, à la frappe plus prog rock, sur le second. Sans surprise, la richesse des compositions est magnifiée par cet orfèvre du son qu’est devenu Steven Wilson (continuellement sollicité pour remixer nombre de joyaux des années 70 et 80) et l’album a été enregistré avec un mixage en Dolby Atmos, procédé particulièrement adapté au regard de la dimension immersive du disque, notamment sur « Overview ».
A l’encontre de tous les diktats d’une musique formatée, et bien loin de faire un pas en arrière avec un disque foncièrement dans l’esprit prog rock, Steven Wilson demeure ici fidèle à sa volonté de se réinventer perpétuellement et de ne cesser de nous surprendre. The Overview est une expérience au-delà des mots, un voyage immobile dont nous revenons transformés avec un regard qui porte désormais l’empreinte de l’infini et nous laisse l’écho vibrant d’un monde vu d’ailleurs et compris autrement. Avec une compréhension de ce que la cosmologie signifie vraiment : une connexion universelle. Et avec une évidence : nous sommes un, nous sommes tout, nous ne sommes rien. Un coup de maitre de Steven Wilson. Un de plus.
Formation du groupe
Steven Wilson : chant, guitares, claviers, sampler, basse, percussions, programmation - Avec : Adam Holzman : claviers - Randy McStine : guitares - Theo Travis : saxophone - Craig Blundell : batterie - Russell Holzman : batterie
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Merci pour cette review, encore plus hâte de m’y plonger…