Wal-Mart

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(4 sur 5) / Autoproduction
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Ambient Atmosphérique Electro Expérimental Rock Progressif

La genèse de cet album est une histoire qui pourrait presque tenir du conte de Noël. Petit rappel pour celles et ceux qui auraient passé les années 80 sur la planète Mars : bien avant de devenir le bassiste attitré de Steven Wilson ou l’un des membres actifs du trio prog art rock The Mute GodsNick Beggs, légende du Chapman Stick, fut le bassiste émérite du groupe new wave – synth pop Kajagoogoo. Avec eux, il enregistre notamment le tube planétaire « Too Shy » (1983), gravant pour l’éternité cette élégante ligne de basse en intro.

À l’époque, Nick joue sur une Wal, modèle Pro2E, affectueusement baptisée The Bass Of Goo, clin d’œil au nom du groupe. Un choix qui tient à une signature sonore unique : dense, précise, très présente et ce, grâce à ses micros et à une électronique qui permet de réellement sculpter finement le son. D’une grande expressivité, elle offre une attaque franche, tout en pouvant devenir plus ronde et chaleureuse selon le toucher. Achetée d’occasion en 1981, elle accompagne Nick aux quatre coins du globe, avant d’être confiée à un dépôt-vente vers la fin des eighties, au terme de l’aventure Kajagoogoo. Fin de l’histoire ?

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Pas tout à fait. Contre toute attente, l’artefact refait miraculeusement surface en 2024 via The Bass Gallery, un magasin londonien spécialisé. Pour le récupérer, Nick lance aussitôt, en novembre de la même année, une collecte GoFundMe intitulée « Help Nick get his Goo Bass back ». Mission accomplie : grâce au soutien des fans, il reprend possession de sa Wal près de quarante ans plus tard. Fidèle à l’engagement qu’il avait pris, il publie en retour, en téléchargement gratuit sur Bandcamp le 1er janvier 2026, le mini-album Wal-Mart, enregistré avec cet instrument, nous offrant huit titres pour une durée d’un peu plus de 26 minutes.

Et la musique, dans tout cela ? Pour aller droit à l’essentiel : Wal-Mart, essentiellement instrumental, à l’exception du dernier morceau, est une petite merveille qui oscille entre ambient, jazz, rock et musique expérimentale. Si cette basse fétiche reste le fil conducteur de l’album, elle ne monopolise jamais l’espace : à contrario, elle dialogue harmonieusement avec tous les autres instruments. Nick, véritable homme-orchestre, intègre ici, entre autres, des partitions de basse 8 cordes, de contrebasse, de Chapman Stick, de guitare, de kalimba et de piano. Il s’entoure du talentueux batteur Craig Blundell, référence bien connue du prog rock, et du percussionniste Paul Clarvis – adoubé par feu Leonard Bernstein et qui a joué avec les plus grands – avec lequel il avait déjà enregistré The More I Look, The Less I See (2023).

L’entrée en matière, « Onomatopoeia Pressure », rythmée, jazzy et radieusement solaire, portée par de magnifiques percussions, est une généreuse vague de dopamine. Cette coloration jazz se prolonge sur « Boudica’s Ire », qui peut évoquer, par instants, l’univers d’Aaron Parks. Elle s’exprime tout autant sur « Despair Is a Luxury », lent et mélancolique, dans un jazz minimaliste et économe en notes, où chaque silence compte, à la manière du Tord Gustavsen Trio. Avec, en prime, une ironie discrète dans les dernières tonalités ; cette idée que seuls les privilégiés peuvent laisser le désespoir s’installer, l’urgence pour les vies plus précaires étant de survivre.

« Make Your Choice », plus rock, déploie de superbes lignes de basse sur une dynamique qui traduit, à l’image du titre, à la fois l’élan et l’hésitation. « Kalimba Death Squad » surprend et déstabilise : le kalimba, idiophone à lamelles, y est utilisé à contre-emploi sur une harmonie mineure, un tempo lent et des motifs répétitifs, installant une atmosphère trouble et inquiétante, avec cette impression que la mort rôde à l’extérieur. En contrepoint, « Open Space » nous invite à un moment contemplatif de solitude apaisée, proche des longues respirations proposées par Jim Matheos sur son projet Tuesday the Sky.

Autre virage réussi, « Rachmaninov’s Hat », avec ce clin d’œil classique d’une élégance nostalgique, comme un fragment de mémoire aux accents presque cinématographiques. Ce qui explique au demeurant que Nick ait adossé cette composition à une courte vidéo filmée en Inde lors de la tournée de Steven Wilson, avec l’ambition de simplement capturer une atmosphère de voyage. Et l’on peut entendre, dans cette musique, le regard sombre porté par Nick sur notre trajectoire collective et la crainte d’un avenir dystopique, une dimension par ailleurs très présente dans les textes de The Mute Gods.

Enfin, « Tears in the Rain », qui reprend la phrase du monologue final de Blade Runner (« all these memories will be lost like tears in the rain »), convoque notre fragilité et notre finitude dans une mélancolie lucide, puisque tout ce que nous avons vécu finit inéluctablement par s’effacer. Et, toute dernière audace, cette ultime piste prend subitement des accents country, comme pour refermer l’album sur une note plus légère.

Grâce aux fans, la Wal retrouve sa voix et Nick Beggs son terrain de jeu au fil de huit vignettes inspirées. Et si tout devait un jour se dissoudre, ces instants-là auront au moins été figés, le temps d’un disque tout aussi unique qu’inclassable.

Formation du groupe

Nick Beggs : contrebasse, Chapman Stick, basse 8 cordes, guitare, kalimba, percussions, piano, programmation et chant - Craig Blundell : batterie - Paul Clarvis : percussions

🌍 Visiter le site de Nick Beggs →

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