Tago Mago

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(5 sur 5) / United Artists Records ‎
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Krautrock Rock Electronique Rock Progressif Rock Psychédélique

En Août 1971 paraissait chez United Artists, le double album ‘’Tago Mago’’.

Lorsque nous nous replongeons dans cette musique improbable et tellement décalée de Can, il est étonnant, quand on déroule le fil du temps depuis ce début des années 70, de passer en revue les courants musicaux et artistes de renom qui s’en inspirèrent (explicité en fin de chronique). De cette nébuleuse expérimentale germanique qu’un journaliste britannique a péjorativement baptisé Krautrock, un fourre-tout mêlant psyché, rock, électronique et avant-garde, ce combo colognais qui en a d’ailleurs toujours renié l’appartenance, fut pourtant l’un des plus illustres représentants. The Can devenu Can, acronyme, semble t’il, de communisme, anarchie & nihilisme, s’inscrivait dans la contre-culture animant la jeunesse ouest allemande dans un contexte de guerre froide. Le pianiste & chef d’orchestre Irmin Schmidt et son ami & condisciple, le bassiste Holger Czukay, tous deux élèves du célèbre compositeur Karlheinz Stockhausen, formèrent le groupe en 1968 lorsqu’ils furent rejoints par le batteur Jaki Liebezeit venu du jazz, et le guitariste Michael Karoli, un proche de Holger Czukay.

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Ce besoin artistique d’émancipation et de liberté transpirait littéralement de leur premier album ‘’Monster Movie’’ (1969) paru après deux singles restés inédits, et auquel participa le chanteur afro-américain Malcolm Mooney. Malheureusement d’une personnalité trop instable, ce dernier fut remplacé par la suite, n’apparaissant que sur deux des sept titres de ‘’Soundtracks’’, une compilation de morceaux destinés à accompagner des bandes sonores de films. Mais la quintessence du groupe allait véritablement prendre corps avec leur troisième album. Enregistré pendant 3 mois entre novembre 70 et février 71 dans un studio que le groupe avait déjà installé lors de sa formation deux ans plus tôt au Château médiéval de Nörvenich près de Cologne, ce troisième album studio tirait son nom de l’île de Tagomago située dans l’archipel des Baléares, un nom qui avait marqué Jaki Liebezeit lorsqu’il accompagnait le légendaire trompettiste Chet Baker à Barcelone. Concernant le chant, le japonais Damo Suzuki rencontré fortuitement à Munich s’imposa immédiatement au groupe qui le soir même, l’avait enrôlé pour un concert. Enregistré sur le magnétophone analogique à deux pistes du bassiste Holger Czukay, ‘’Tago Mago’’ initialement supposé être un simple album prit rapidement le chemin d’un double vinyle sur les encouragements de leur nouveau manager, avec sept morceaux dont deux pièces épiques de 18 et 17 minutes couvrant une face de disque chacune. Reposant sur la section rythmique, véritable élément central charpentant cette musique, et issu, comme le premier album, de longues sessions expérimentales à Nörvenich, montées, collées et samplées par la suite, il associait le jeu à la fois métronomique et envoûtant de Jaki Liebezeit qui s’était précédemment émancipé au sein du quintet free jazz du trompettiste Manfred Schoof, aux aspirations minimalistes d’Irmin Schmidt révélées lors d’un séjour à New York où il s’était familialisé avec Terry Riley et Steve Reich.

Il est assurément difficile de décrire un album aux abords difficiles, et qui, comme ceux de leurs compatriotes Faust (e.a) à cette période, s’affranchissait des canons et repères habituelles du rock (surtout sur le disque 2) au profit d’un agglomérat de musique électronique, bruitiste et ethno pop. A la fois lancinante et hypnotique, elle offrait encore quelques repères mélodiques sur le premier disque avec ‘’Paperhouse’’ puis ‘’Mushroom’’, un morceau quasi instrumental où les sons de cette batterie occupant l’espace, bénéficiaient d’un effet de réverbération obtenu dans les couloirs du château. Elle culminait ensuite sur les deux pièces sans doute les plus fascinantes de l’album. Portée par cette âpre et obsédante rythmique autour des notes acides de guitare électrique de Michael Karoli, ‘’Oh Yeah’’ étonnait par le chant désincarné et le langage abscons aux effets incantatoires de Damo Suzuki qui résultait d’un procédé d’inversement de la bande magnétique, retournée ensuite dans une sorte de ‘sur-overdubbing’.  Au fil de ses dix-huit minutes, ‘’Halleluwah’’ était porté, plus encore que le précédent morceau, par un groove aux lointains accents funk de James Brown, mêlé de bruits trafiqués accompagnant les motifs de claviers et six-cordes, et installant immuablement une sorte d’état de transe. Ce morceau sera repris en substance par les Happy Mondays fin 1989. Il faisait place sur le second disque, au volet avant-gardiste de ‘’Tago Mago’’, à la fois sombre et oppressant, à l’instar de ‘’Aumgn’’, second long morceau de l’album, dont l’absence de rythmique et les sons expérimentaux soulignaient un climat glacial et mortifère néanmoins adouci à la fin par une batterie aux accents tribaux. ‘’Peking O.’’ était presque aussi inquiétant : excentricités de Damo Suzuki, bidouillage de sons autour d’un amalgame batterie/ boite à rythme et parties dissonantes de claviers.

Généralement considéré comme étant le chef d’œuvre de Can, ‘’Tago Mago’’ inaugurait une formidable suite d’albums, et en particulier les deux suivants. Sous sa célèbre illustration d’une boite de gombos en conserve, ‘’Ege Bamyasi’’ en 1972, marqua une forte rupture par un répertoire d’une grande accessibilité, à l’instar de ‘’Spoon’’, un single qui accrocha la première place des charts allemands, ou encore ‘’Vitamin C’’ que le réalisateur Samuel Fuller reprit pour la B.O de son thriller ‘’Dead Pigeon On Beethoven Street’’. L’année suivante, toujours distribué par United Artists, et porté par cette polyrythmie percussive et envoûtante de Jaki Liebezeit autour de boucles répétitives, ‘’Future Days’’, ultime participation du chanteur Damo Suzuki, nous transportait aux confins du new age et de l’ambient dans un registre plus minimaliste.

Comme précisé dans l’introduction, Can aura eu un immense impact sur les générations suivantes, notamment au sein du courant dit post punk (Joy Division, Magazine…) puis new wave, techno/synthpop… Le groupe influencera des musiciens aussi divers que David Bowie (‘’Low’’ avec ‘’Sound Of Vision’’), Brian Eno et les Talking Heads, Radiohead, Sonic Youth, The Stone Roses ou encore The Mars Volta (‘’Frances The Mute’), et la liste n’est pas exhaustive. Souvent interviewé, Irman Schmidt est malheureusement le dernier survivant de ce line up classique après les disparitions successives de Michael Karoli en 2001, puis Holger Czukay et Jaki Liebezeit en 2017.

Concernant la biographie de Can, deux ouvrages s’imposent : ’’Can Pop-Musik’’ par Eric Deshayes aux éditions Le Mot Et Le Reste, et pour les anglophones, le livre fleuve ‘’All Gates Open, The Story Of Can’’ par le co-fondateur Irmin Schmidt lui-même, sous la plume experte du journaliste écrivain Rob Young (publié chez Faber & Faber).

Formation du groupe

Damo Suzuki : chant - Michael Karoli : guitare, violon - Irmin Schmidt : orgue, piano électrique, chants (5) - Holger Czukay : basse - Jaki Liebezeit : batterie, contrebasse, piano

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