Arbeit Macht Frei

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(5 sur 5) / Cramps Records
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Expérimental Free-Jazz Jazz fusion Rock Progressif

En Juin 1973 paraissait chez Cramps Records, l’album ‘’Arbeit Macht Frei (Il Lavoro Rende Liberi)’’.

Area se distingua, et à plusieurs titres, de cette pléthore de groupes qui constituèrent un véritable sous-genre italien du rock progressif dans les 70s. Ce sextette milanais réuni en 1972 autour du légendaire chanteur gréco-italien Demetrio Stratos et du brillant batteur Giulio Capiozzo (que des critiques américains surnommèrent d’ailleurs le ‘Tony Williams italien’), proposait un patchwork de rock progressif, free jazz, ethnique (Moyen Orient, Balkans) et expérimental très avant-gardiste que le leader & frontman du groupe définissait lui-même comme ‘musique de laboratoire’. Celle-ci se mettait par ailleurs au service de textes marqués par un très fort engagement de cette formation investie d’une idéologie de gauche anticapitaliste très radicale et assez proche du courant maoïste florissant au cours de cette période. Troisième singularité du groupe, et non la moindre, le chant unique de Demetrio Stratos, instrument à part entière, dont les techniques, harmoniques et registres vocaux (de la diplophonie à la triplophonie) sont encore étudiées dans certaines écoles de musique.

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Area s’étant autodéfini sur la pochette du disque comme ‘groupe populaire international’, inaugura en même temps le label indépendant Cramps Records dirigé par Gianni Sassi alias ‘Frankenstein’, et qui hébergeait, entre autres, dans un registre jazz-rock assez voisin bien que plus accessible, le groupe Arti E Mestieri. Gianni Sassi fut en outre, l’auteur des textes de ce premier album tandis que le claviériste de formation classique Patrizio Fariselli composa pour l’essentiel, les six morceaux du répertoire. Sous un titre provocateur reprenant une dramatiquement célèbre phrase affichée à l’entrée des camps de concentration d’extermination nazis, et évoquant l’une des pages les plus noires de notre histoire, ‘’Arbeit Macht Frei’’ fut l’une des sorties choc de l’année 1973. Il démarrait par un poème pour la paix, lu en langue arabe en introduction de ‘’Luglio, Agosta, Settembre’’, un hommage au peuple Palestinien (c’était il y a un demi-siècle !). Sur cette première plage aux effluves orientaux, nous découvrions d’emblée une construction défiant les conventions harmoniques et mélodiques habituelles avec des changements de signatures temporelles et une première jam instrumentale dans la seconde partie précédent le retour au thème initial.

Le morceau-titre introduit par le batteur et quelques inquiétants sons et bruitages, ouvrait sur une improvisation collective à la fois dans l’esprit du courant free jazz britannique de cette période, et de l’école de Canterbury, suivi d’une phase de structuration mêlant saxophone, guitare électrique, Fender Rhodes et une remarquable partie de basse de Patrick Djivas. Cette section sur laquelle planait indéniablement l’ombre de King Crimson, mettait déjà en exergue le potentiel vocal de Demetrio Stratos. Sur une rythmique groovy et entrainante, ‘’Consapevolezza’’ nous emmenait aux confins d’un jazz-rock progressif lumineux et coloré auquel le chanteur associait délicatement un orgue Hammond aux claviers de Patrizio Fariselli tandis que le guitariste Gianpaolo Tofani ajoutait une touche personnelle de blues. Dans un registre assez proche, ‘’Le Labbra Del Tempo’’ était une pièce plus protéiforme où la basse alternait l’acoustique et l’électrique sur des textures de piano électrique, saxophone soprano et guitare montant subtilement en crescendo entre les sections atmosphériques et flottantes. De légères teintes orientales épiçaient cette pièce, tout comme le morceau suivant ‘’240 Cholometri Da Smirne’’, unique plage instrumentale de l’album, soutenue par l’énergie virtuose du batteur Giulio Capiozzi, et émaillée des solos et chorus de sax ténor, basse et guitare électrique dans des ambiances assez proches cette fois, du courant jazz fusion américain. L’album se refermait sur une pièce sensiblement plus avant-gardiste (‘’L’Abbattimento Dell Zeppelin’’) pour laquelle Demetrio Stratos confia avoir procédé à quelques expérimentations vocales dont certaines onomatopées utilisées dans sa diction.

L’année suivante, le groupe passé en quintette publia ‘’Area Caution Area’’ dans cette même veine à la fois complexe et accrocheuse, puis, en 1975, ‘’Crac !’’, peut-être le plus accessible de cette première et incontournable trilogie d’Area. Précisons par ailleurs qu‘’Arbeit Macht Frei’’ fut l’unique album accueillant le saxophoniste belgo-italien Eddie Busnello, et nous n’allions retrouver cet instrument que sur ‘’Maledetti’’ (1976) invitant Steve Lacy dans un registre jazz-rock de plus en plus accessible vers lequel s’orienta le groupe, à l’instar de ‘’Tic & Tac’’ en 1980, année où le bassiste franco-italien Patrick Djivas rejoignait PFM dont il sera d’ailleurs l’un des principaux compositeurs. Giulio Capiozzo (décédé en 2000) et Demetrio Stratos continuèrent encore de former le noyau dur d’Area, et pour Stratos, jusqu’à sa tragique disparition le 13 juin 1979. Au cours de cette même année, PFM rendit un hommage à ce chanteur d’exception avec le morceau ‘’Maestro Della Voce’’. Publié en 1996, ‘’Chernobyl 7991’’ est le dernier album studio en date d’Area qui clôtura son parcours discographique par un double Live en 2012.

‘’Arbeit Macht Frei’’ fit l’objet d’une réédition italienne en 2017 comprenant CD, LP et un curieux gadget, à savoir la reproduction cartonnée d’un revolver (!) qui sera retirée par la suite.

Formation du groupe

Demetrio Stratos : chant, orgue, steel drum - Gianpaolo Tofani : guitare solo, synthétiseur VCS3 - Patrizio Fariselli : piano, piano électrique - Victor Edouard (« Eddie ») Busnello : saxophone, clarinette basse, flûte - Patrick Djivas : basse, contrebasse - Giulio Capiozzo : batterie et percussions

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