Requiem for a Village

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(5 sur 5) / Fiction Records
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Rock Progressif

Et si Steven Wilson venait tout simplement de signer avec Requiem for a Village l’un de ses albums les plus progressifs ? Avec une ambition intacte pour un artiste qui ne connaît pas le syndrome de la page blanche et entend bien continuer à exercer sa liberté artistique, quitte à dérouter ici au passage une partie de l’auditoire gagné au fil de ses albums solos les plus récents.

La dimension progressive s’exprime tout d’abord ici dans l’exigence narrative, plus que jamais au cœur de l’album et indissociable de la musique, comme si le récit lui-même avait cette fois dicté l’horizon des compositions. Avec Requiem for a Village, Steven Wilson délaisse le vertige cosmique de The Overview pour nous confiner dans un petit village britannique imaginaire, perdu au milieu de nulle part, ne figurant sur aucune carte et à l’abri du lichen du temps. Quelques rues, un cimetière, une église et des champs pour seul panorama : un contraste pour le moins saisissant et un changement de perspective tout autant spectaculaire. Très wilsonien au demeurant, pour un artiste qui s’est toujours refusé à enregistrer deux fois le même disque.

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© Kevin Westenberg | Fiction Records

Ce village n’a rien d’un paysage de carte postale. Steven Wilson imagine ici une communauté coupée du monde moderne, vivant selon ses propres rites et croyances, idyllique en apparence, mais dissimulant derrière ce voile un univers étrange, parfois pervers et profondément païen, le tout dans une esthétique empreinte de folk horror, où les morts ne quittent jamais tout à fait le monde des vivants et où les ombres d’un passé immémorial continuent de hanter les murs du village. Difficile de ne pas faire le rapprochement avec le film britannique expérimental du même nom de David Gladwell (1975), dont l’une des séquences les plus saisissantes voit les morts surgir de leurs tombes, une scène qui trouve un écho saisissant dans la composition qui donne son nom à l’album. Mais les similitudes vont bien au-delà, entre cette vision troublante d’une Angleterre rurale où la quiétude apparente cache une réalité bien plus complexe et cette étrange impression d’un village où passé et présent se confondent.

La force du récit est amplifiée par la contribution d’Andy Partridge, figure historique de XTC, qui avait déjà collaboré avec Wilson sur son précédent album et prêté sa plume à plusieurs albums de Downes Braide Association. Pour orienter le travail d’écriture de Partridge, Wilson lui avait notamment donné comme fil conducteur Under Milk Wood (1954) du poète et dramaturge gallois Dylan Thomas, cette œuvre de théâtre radiophonique située dans un village imaginaire, où prose et langage poétique s’entremêlent avec réussite. Et c’est l’acteur écossais David Tennant qui prête sa voix aux passages narratifs écrits par Partridge, apportant ainsi une véritable profondeur théâtrale à cette fresque musicale et contribuant à donner vie à cette étrange communauté imaginaire.

La dimension progressive s’exprime également, bien entendu, sur ce nouvel opus dans la liberté musicale sans frontières de Steven Wilson, un artiste qui revendique le syncrétisme des genres et porte en lui cette conviction que « le rock progressif est une musique qui apprend du passé, mais regarde vers l’avenir ». Et si cette conception du progressif, moins envisagée comme un genre musical aux contours définis que comme une manière d’envisager la musique, affranchie des formats et des diktats, était déjà largement de retour sur son précédent album, le leader de Porcupine Tree va ici beaucoup plus loin, entre dimension expérimentale, refus de toute concession et un habile mélange permanent des styles. Et c’est précisément ce qui confère à Requiem for a Village, disque foisonnant d’idées et porté par une fougue presque juvénile, cette imprévisibilité jubilatoire et cette insolente audace, à défaut d’une accessibilité immédiate.

« Swirl in a Lark’s Eye » pose d’emblée le décor et donne le ton de l’album : chœur d’enfants, cloches d’église et guitare acoustique explorant des intervalles microtonaux composent un décor bucolique, derrière lequel affleure une inquiétude sourde, comme si d’étranges secrets se dissimulaient derrière les volets clos. « Requiem for a Village » fait voler en éclats ce calme apparent, écorchant l’image romantique du petit village innocent, révélant ses multiples turpitudes et affichant une tonalité quasi existentielle puisque naître dans ce village « n’est pas un choix ». La composition évoque par moments l’esprit aventureux de « Vermillioncore » (EP 4½), mais trouve rapidement son identité propre avec ses riffs metal qui viennent se greffer sur la rythmique foncièrement drum & bass. « The Same River Twice« , magnétique, onirique et troublant, envahit l’espace de ses claviers pour mieux convoquer le célèbre paradoxe d’Héraclite. L’artiste nous invite à une méditation sur le temps qui passe et sur cette quête impossible des sensations d’autrefois, avec ce village qui, tel le fleuve d’Héraclite, n’est jamais tout à fait le même lorsqu’on y revient. Le sens du contraste s’exprime à merveille dans « Now Departing« , l’une des grandes réussites de l’album, à l’atmosphère particulièrement angoissante, entre percussions hypnotiques, incursions presque free, voire dissonantes, et surtout avec cette idée oppressante que l’on peut, certes, quitter physiquement le village sans jamais néanmoins parvenir à s’en affranchir véritablement, à l’image de ce train qui finit toujours par nous ramener au même endroit, comme pour mieux illustrer l’emprise du passé et de nos origines. Plus art-rock, entre pop progressive et musique électronique, « On Chapel Slope » nous enveloppe avec réussite d’une brume nimbée de mystère aux accents quasi liturgiques (« You’ll stay with us. As stones. Evermore »), brouillant la frontière entre célébration et rituel funéraire, entre les vivants et les morts.

Mais cela n’est rien à côté de « Murmuration« , autre point d’orgue de ce disque, où la magie de l’univers wilsonien opère en sept minutes de pur bonheur, évoquant tour à tour la lenteur suffocante de son projet Bass Communion, puis le folk psychédélique de Storm Corrosion, son autre projet parallèle avec le leader d’Opeth, multipliant les détails sonores qui accentuent l’impact cinématique. La partie centrale, plus acoustique et aérienne, évoque alors le ballet des étourneaux auquel renvoie le titre, comme une image de cette communauté où les êtres passent et disparaissent tandis que le mouvement collectif perdure, avant que la voix délicate de Katherine Priddy, l’une des figures montantes de la scène folk britannique, ne vienne prolonger cette impression d’apesanteur et d’évanescence sur le final. Le bref « Cursus Fingerprint« , entre mellotron et guitare acoustique, est d’abord un détour par des rivages ostensiblement genesiens, avant de plonger obliquement vers un abysse spectral et étouffant. « A Basket of Bees » apporte un rare interlude lumineux et une touche de légèreté, célébrant le retour du printemps, la fertilité et les anciens rites païens. Mais là encore, rien n’est innocent. Les hommes passent, les générations s’effacent, mais la vie se perpétue au sein de ce village à travers ses traditions et ses croyances. Enfin, avec le splendide enchaînement « Great Green Map » / « Wheel » / « The Old God Is Buried« , Wilson renoue avec le sens de l’épique, multipliant les harmonies vocales et les fulgurances musicales, à l’instar des premières minutes acérées de « Wheel« , et offre un final de toute beauté à l’album, sublimé par la dimension prophétique des derniers mots de Partridge. Et le village devient ici une métaphore de notre identité : même lorsqu’il disparaît physiquement, il continue de vivre en nous, tandis que les générations se succèdent dans un cycle éternel de disparition et de renaissance. En un mot : magnifique.

Steven Wilson revendique également à travers ce disque un retour à une musique plus organique, dans laquelle les imperfections ne sont plus des défauts à corriger, mais, selon ses propres mots, les empreintes d’une véritable personnalité artistique. Et à bien y réfléchir, le choix du thème de Requiem for a Village n’est finalement pas si anodin, avec cette idée d’un village qui résiste à l’uniformisation du monde moderne comme la musique résiste à une production toujours plus technologique et aseptisée. Il ne s’agit bien sûr pas d’un renoncement à l’exigence sonore, ce serait mal connaître l’artiste anglais, mais de la volonté de redonner à la musique ce supplément d’âme que la production moderne, à force de vouloir tout maîtriser, finit par sacrifier sur l’autel de la perfection absolue. Et tant mieux si les guitares sont légèrement désaccordées ou si les synthétiseurs analogiques se révèlent capricieux : Wilson choisit ici de composer avec des instruments dont la justesse vacille et de ne rien changer. Mais ce n’est pas tout : l’autre particularité de cet album tient dans le line-up qui a pour vocation de privilégier l’exploration sonore. Nous ne retrouvons aux côtés de Steven Wilson que le batteur Russell Holzman, issu de la culture drum & bass, que nous avions découvert sur The Overview et qui fait ici son retour sur certains titres, imprimant une pulsation et un groove qui apportent une couleur nouvelle à la musique du compositeur anglais, ainsi que le fantastique guitariste Randy McStine, dont le jeu inventif, le goût pour l’expérimentation et l’art de sculpter les sons en font un partenaire de choix pour cette nouvelle aventure musicale. Exit donc le bassiste Nick Beggs et le claviériste Adam Holzman. C’est Wilson qui assure lui-même une grande partie de l’instrumentation, notamment la basse, les guitares, les claviers, le piano et diverses percussions, tout en s’essayant à des instruments nouveaux, comme le violon, un choix qui résume parfaitement sa démarche : espérer obtenir ainsi quelque chose qu’un musicien professionnel, mû par ses automatismes, n’aurait pas trouvé, ou aurait peut-être justement cherché à corriger, et repousser ainsi les frontières de la création.

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Requiem for a Village n’est ni un pas en avant ni un pas en arrière, mais plutôt un magnifique pas de côté. Peut-être même le plus audacieux de la récente carrière de Steven Wilson, tournant le dos au passage à certaines de ses anciennes velléités de fédérer un public toujours plus large, pour proposer ici un disque exigeant, imprévisible et parfois déroutant, mais surtout sans préjugés et sans limites. Et avec une prise de risque volontairement assumée de la part d’un artiste qui n’a pour autre agenda que celui de suivre son instinct et de donner libre cours à ses envies. Certains de ceux qui l’ont rejoint au fil de ses albums solos les plus accessibles resteront sans doute sur le bord du chemin. Ses fans les plus fidèles, eux, savent depuis longtemps qu’il n’existe précisément aucune route balisée pour Steven Wilson. Et finalement, existe-t-il une attitude plus progressive que celle-ci ?

Formation du groupe

Steven Wilson : chant, violon, hautbois, batterie, guitares, basse, claviers, échantillonneur, percussions, programmation - Avec :: David Tennant : narration - Andy Partridge : narration - Randy McStine : guitares - Russell Holzman : batterie (2, 4, 9, 11) - Katherine Priddy : chant (7)

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