« Mais jusqu’où iront-ils ? » aurait dit Ange. Après avoir sorti en 2012 des coffrets Experience et Immersion de Wish You Were Here où figuraient des versions inédites de différents titres et d’une partie du Live at Wembley de 1974, (l’autre partie du live étant sur les coffrets de Dark Side), Pink Floyd nous ressort en décembre 2025 différents coffrets, dont un avec les vieux inédits déjà sortis, d’autres pas encore, et une version “exclusive” de “Shine On” et “You’ve Got to be Crazy” (même s’ils existaient déjà en bonus CD sur le coffret Experience.) A l’intérieur du dit coffret vendu à un prix qui ferait pâlir Céline Dion, se trouve un Blu-Ray (vendu par ailleurs individuellement) où se trouve un enregistrement pirate du live à Los Angeles du 26 avril 1975. C’est ce bootleg qui vient d’être reproposé en 4 LP uniquement pour le Record Store Day du 18 avril 2026, puis en double CD 6 jours plus tard. Vous avez tout compris ? Eh bien, vous êtes très fort. Car, soyons francs, dans ce joyeux bordel, il ne serait pas étonnant que le fan moyen ait la sensation légèrement désagréable d’être pris pour une buse.
Bref, laissons de côté pour l’instant ces considérations mercantiles, et intéressons-nous plutôt au contenu. Musicalement, c’est plutôt une bonne surprise : l’enregistrement du bootlegger Mike Millard contient une prestation de Pink Floyd assez exceptionnelle. Outre l’intégralité de Dark Side of the Moon, nous avons en effet droit à plusieurs titres qui n’ont pas encore vu le jour en album à l’époque. “Raving and Drooling” et “You’ve got to be Crazy”, qui deviendront respectivement “Sheep” et “Dogs” sur Animals, proposent des paroles sensiblement différentes aux morceaux cités. Le groupe présente également un nouveau titre dédié à Syd Barrett intitulé “Shine on you Crazy Diamond”, avec une partie 9 (que Gilmour nomme la marche funèbre) encore en construction. Enfin, un nouveau morceau fait son apparition : “Have a Cigar”, chanté par Waters. (On peut comprendre à l’écoute de ce dernier que le groupe ait choisi Roy Harper pour l’album). On ne peut qu’imaginer le bonheur du public face à une telle setlist. Car au-delà de la nouveauté, c’est la qualité de l’interprétation qui impressionne. Le groupe a une pêche incroyable. On ne doute pas de la flamboyance des guitares de Gilmour. Par contre, on ne peut qu’être agréablement surpris par l’énergie déployée par Mason à faire vivre sa batterie sur tous les nouveaux titres, lui à qui on demande de jouer de manière très carrée depuis Dark Side. Il en est de même pour Wright, qui s’en donne à cœur joie aux synthés sur “Raving and Drooling”, ajoutant au titre encore plus de hargne qu’elle n’en contient déjà. (Quel dommage que ces passages n’aient pas été conservés pour l’album. La faute à qui ?). Il nous gratifie également d’un “Great Gig in the Sky” au final joliment jazzy, ainsi que d’une des meilleures versions que je connaisse d’“Any Colour you Like”. Encore une fois, Rick démontre à quel point il est indispensable au son floydien. Enfin, quel plaisir d’entendre Dick Parry se lancer se lancer sur “Echoes” dans un solo de sax aussi inhabituel que bienvenu.
Alors, tout va bien dans le meilleur des mondes prog ? Eh bien, pas tout à fait. Pourquoi donc ? Eh bien, on pourrait tout d’abord évoquer des questions de principe (Je sais, c’est un truc un peu démodé). En effet, l’enregistrement de Millard n’a jamais été destiné à la vente. “Mike the Mic”, qui se faisait passer pour handicapé dans le but d’utiliser le meilleur matériel possible pour immortaliser sur bande les concerts des plus grands (Led Zeppelin, Rolling Stones), refusait que ses captations soient utilisées à des fins lucratives, ce que le site officiel de Pink Floyd reconnait d’ailleurs lui-même. Mais apparemment, vu qu’il est décédé en 1994, ça n’a pas l’air de poser problème. On peut même se permettre de mal orthographier son nom en notant “Mallard” sur la pochette. Bref…
Il y a également un autre souci, d’ordre audiophile celui-là. Il ne s’agit pas de remettre en question la qualité de l’enregistrement, qui est pour l’époque réellement exceptionnelle. Mais est-ce vraiment suffisant pour en proposer une sortie officielle. Loin de moi l’idée de dire que Steven Wilson, qui a restauré l’objet, n’a pas fait du bon boulot. La seule version que j’aie déjà entendue de ce concert, nommée Cruel but Fair, était proposé par le label Harvested, spécialisé dans la remasterisation d’enregistrements pirates de Pink Floyd. Après les avoir écoutés simultanément, il est difficile pour moi de décider quel est le meilleur. Si le pirate est souvent plus dynamique, le leader de Porcupine Tree nous offre un son plus feutré, moins rude, et pour tout dire, plus “grand public”. Marc-Olivier Becks, qui s’était attelé à retravailler l’enregistrement de Millard, reconnait d’ailleurs que le patch de Wilson sur “Have a Cigar” est bien plus subtil que le sien. Pour autant, ce nouveau live est encore assez loin d’être parfait : l’écoute du chant (notamment les chœurs) est parfois un peu rude, les soli de guitare de Gilmour souffrent parfois dans les aigus ; la balance des instruments n’est pas toujours au top… Rien de catastrophique, bien au contraire, mais on n’atteint pas les sommets sonores du Live at Wembley proposé en 2023 en LP, et on peut quand même se demander si tout ça mérite bien une sortie officielle.
Reste le packaging. Et là…ça fait mal !!! Certes, les vinyles transparents sont très beaux (et très bien pressés). Mais pour le reste… Quatre disques dans des pochettes toutes simples (avec tout de même des sous-pochettes spéciales), le tout dans un emballage carton vaguement rigide, bien loin des superbes boites proposées par David Gilmour pour ses derniers lives. Pas un petit livret, pas une page revenant sur l’histoire de l’évènement, rien. On est vraiment sur le minimum syndical. Heureusement, comme toujours chez Pink Floyd, le design est superbe… Nan, j’déconne ! Depuis Endless River, le graphisme n’est plus vraiment à la hauteur. Mais là, c’est l’hécatombe. Nous voici avec quelques (belles) photographies d’époque de Storm Thorgerson colorisées en utilisant les teintes de la pochette circulaire de Wish You Were Here (celle avec la poignée de mains de machines). Le résultat est censé être dans l’esprit d’un bootleg. C’est dire l’idée que la maison de disques se fait du goût des bootleggers. Franchement, on est plutôt sur une revisite du tableau de Marilyn Monroe d’Andy Warhol par des élèves de grande section de maternelle. On déconseille l’acquisition du disque à toute personne épileptique pour raisons de santé. Quelle différence avec la très belle pochette de Cruel but Fair. Si on veut s’inspirer des œuvres pirates, autant le faire bien, nom de nom. Quand on pense que chez Pink Floyd, le contenant a longtemps été aussi important que le contenu, et que le groupe est à l’origine de nombre de pochettes mythiques, ça fait quand même tout bizarre.
Alors, tout cela valait-il le coup de réserver ce samedi 26 avril pour se précipiter chez son disquaire préféré et de casser une nouvelle fois sa tirelire ? Pas nécessairement, à moins d’être un fan absolu. Pour les autres, un CD à 20 balles, voire quelques écoutes sur une plateforme de streaming devraient largement suffire.





Titres :
- Raving and Drooling
- You’ve Got To Be Crazy
- Shine On You Crazy Diamond (1-5)
- Have a Cigar
- Shine on You Crazy Diamond (6-9)
- Speak to Me
- Breathe (In The Air)
- On the Run
- Time
- The Great Gig in the Sky
- Money
- Us and Them
- Any Colour You Like
- Brain Damage
- Eclipse
- Echoes
Formation du groupe
Roger Waters : basse, chants - David Gilmour: guitare, chants - Nick Mason: batterie - Rick Wright: claviers, chants - Musiciens additionnels : Dick Parry: saxophone - Venetta Fields et Carlena Williams : chœurs
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