Black Soul Sickness

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(5 sur 5) / Autoproduction
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Métal Progressif Rock Progressif

Le groupe se forme en 2001 à Montréal sous l’impulsion de Thomas Brodeur (batterie), Mingan Sauriol (claviers) et Simon L’Espérance (guitares). Entre 2004 et 2008 sortent successivement trois albums, « Sphere » (2004), « Kaléidoscope » (2006) et « Episodes » (2008). Karcius est d’abord conçu comme un laboratoire d’expérimentations musicales, souvent étiqueté comme groupe de jazz fusion, on distingue en réalité des éléments de jazz, de rock progressif, de métal, de musique classique et de musique africaine sans hiérarchisation particulière.

Ce qui saute aux oreilles en plus de leur éclectisme assumé, c’est la virtuosité de ces musiciens. Totalement instrumentales, les compositions des 3 premiers disques évoluent à partir de « The First Day » (2012) et l’arrivée d’un chanteur-bassiste très talentueux du nom de Sylvain Auclair (The Anchoret, Heaven’s Cry) . Dès lors, Karcius s’oriente plus précisément vers le rock progressif et le rock atmosphérique (Simon L’Espérance est très influencé par David Gilmour / Pink Floyd) et l’interprétation vocale de Sylvain accentue la dimension émotionnelle des compositions, les rendant plus accessibles. Depuis 2018 et la publication de « The Fold », les Québécois ont développé un ambitieux triptyque, dont le 2ème volet « Grey White Siver Yellow and Gold » (2022) a obtenu la reconnaissance de la critique et du public sur un plan international.

Nous allons aujourd’hui nous pencher sur le cas de « Black Soul Sickness » (2026), 3ème et dernier chapitre de cette trilogie. Une trilogie que Simon L’Espérance justifie ainsi dans une interview sur Youtube :  « Et puis, quand on a commencé à écrire Grey White Silver Yellow & Gold, on a plus ou moins suivi la même voie. Les histoires dans les paroles et tout ça s’inspiraient de The Fold, donc on a continué dans cette lignée. Et pour le dernier, Black Soul Sickness, […] Ça s’est fait naturellement. Mais musicalement, les trois albums tournent autour des mêmes gammes, des mêmes accords. Il y a vraiment une cohérence harmonique entre ces trois albums. Oui, donc il y a une unité entre eux. »

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Wallow ouvre le bal sur une intro très Gilmourienne, guitare en son crunch bluesy sur fond d’accords de piano doux. Puis au bout de 2 minutes Sylvain Auclair fait son entrée avec son timbre vocal unique qui le rend si captivant à écouter : une voix rauque, virile, et incroyablement expressive qui rappelle beaucoup celle de Chris Cornell. Ça tombe bien, Simon L’Espérance a été un grand fan de Soundgarden et d’Alice In Chains dans sa prime jeunesse… Puis vers 3 minutes et trente secondes le morceau devient complètement autre chose la syncope de la batterie, la basse qui se faufile en claquant habilement puis la lourdeur écrasante des guitares qui n’est pas étrangère à la vibe grunge qui sera comme le fil conducteur musical de ce périple à travers la noirceur de l’âme humaine. La voix éraillée de Sylvain ne cesse quant à elle de convoquer les fantômes de Curt Cobain ou de Layne Staley, hérauts du grunge disparus bien trop tôt. La piste de presque 14 minutes est brillante et choisir de débuter l’album sur une telle proposition est  à la fois programmatique et couillu. Mais d’audace, Karcius n’en manque pas… Out of Nothing avec son tempo enlevé, chose rare chez Karcius, son refrain hyper accrocheur, est certainement le morceau le plus direct de l’album, le texte parle des différentes manières d’être addict, particulièrement dans un monde matérialiste et capitaliste, un monde de la vacuité où l’on comble ses vides existentiels avec ce que l’on peut ou trouve. L’interprétation vocale de Sylvain est impeccable, une rage à peine contenue, comme un aveu d’impuissance et de lucidité. Darkest Heir plonge l’auditeur dans une symphonie métal lourde et parfois dissonante dominée par une voix puissante et souvent à la limite du growl. Une approche heavy qui n’est pas sans rappeler le Opeth de « Pale Communion » ou de  « In Cauda Venenum ».

Concernant Slow Down Son, l’arrivée de cette ballade tombe pile au bon moment du disque mais produit néanmoins un effet de surprise après une accumulation de puissance et d’énergie électrique lourde. La référence à l’univers pseudo acoustique et groovy de Peter Gabriel ne laisse ni place au doute, ni indifférent. Et c’est tellement bien fait, jusque dans les intonations de la voix, comme un hommage parfaitement respectueux ! Rise  dans un registre mid-tempo similaire permet de relancer le char d’assaut avec un surcroit de tension qui accentue un sentiment d’urgence.  Awakening the Spirit est un morceau abrupte d’accès, Simon concède qu’il s’est agi du morceau le plus difficile à mettre en forme, qu’il a fallu beaucoup lutté pour parvenir à un résultat satisfaisant… ce qui s’entend, c’est sinueux, intriqué. Les auditeurs seront marqués par l’esprit envoûtant des harmonies qui enveloppent cette chanson ainsi que par l’impressionnant duel entre la guitare et les claviers à la fin du titre, assurément un temps fort de l’album. L’atmosphère éthérée de Dusting My Coat évoque fortement l’univers de Steven Wilson, jusqu’à la résolution d’un pont énergique et libérateur, un peu comme si on apercevait enfin la lumière au bout du tunnel…

En résumé, si « The Fold »  avait déplacé positivement le curseur sur l’échelle de la qualité de composition et « Grey Whhite Silver… » le curseur sur l’échelle de l’intensité de la production, on peut estimer alors que « Black Soul Sickness » fait encore bouger les deux curseurs simultanément de quelques crans supplémentaires. Par l’intermédiaire de ce disque, Karcius pose incontestablement un nouveau jalon dans le domaine du metal progressif, exactement comme Porcupine Tree l’avait fait fait 25 ans plus tôt avec « In Absentia ».

Nous voici donc arrivé à l’acmé de cette incroyable trilogie… Mais probablement pas à la fin du merveilleux voyage que Karcius nous propose.

Black Soul Sickness est un voyage introspectif qui raconte la perte, l’obsession et la renaissance. Son univers musical mêle l’ampleur cinématographique du prog moderne à l’intensité du metal et à la profondeur émotionnelle du post-rock. L’album est une longue descente dans les tréfonds de l’âme humaine. Parfois les ténèbres laissent entrevoir furtivement quelques rais de lumières, mais est-ce réel ou une illusion ? J’aimerais ajouter que l’aspect qui donne le plus de fraîcheur à cette œuvre est pour moi son caractère profondément organique qui tient à la fois à la profonde sincérité des quatre musiciens de Karcius mais aussi au processus de production du disque, principalement un groupe qui enregistre live et ensemble dans une même pièce, avec très peu d’editing ou de post-production. Bref des choix à l’opposé de l’écrasante majorité des disques de prog metal qui sortent de nos jours avec un « surlissage » de la production et des montagnes d’auto-indulgence si dommageables à une création artistique honnête. Avec ce disque, Karcius obtient selon moi (enfin) le statut de groupe majeur du rock progressif actuel.

En ultime conclusion de cette chronique fleuve, je dirais juste :

Attention, chef d’œuvre !

Formation du groupe

Sylvain Auclair : chant, basse - Thomas Brodeur : batterie - Sébastien Cloutier : claviers - Simon L'Espérance : guitares

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