A view from the top of the world

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(5 sur 5) / Inside Out Music
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Métal Progressif Rock Progressif

Nous vous l’annoncions sur la page Facebook de ProgCritique, en guise de teaser, l’écoute de ce nouvel opus de Dream Theater révèle un album exceptionnel qui rappelle la prééminence de ce groupe unique dans l’univers du prog-métal.

Suite à la louable intention de l’opéra-metal « The Astonishing » (2016) qui avait, néanmoins, sévèrement divisé les fans, le groupe avait décidé de sérieusement resserrer les boulons et recentrer son propos sur « Distance over time » (2019), marquant alors un retour vers plus de simplicité et aux codes qui avaient présidé à leur heure de gloire. Bref, un pas dans la bonne direction et ce, même si l’album se révélait quelque peu disparate en dépit de certaines fulgurances. Avec le fort à propos, « A view from the top of the world », Dream Theater semble avoir pris la hauteur et recul appropriés afin de parfaire leur trajectoire musicale. Il s’agit plus d’un réajustement du délicat équilibre entre les ingrédients de leur formule séculaire que d’une remise en question fondamentale de cette même formule. Mais ce subtil réajustement suffit en lui-même à produire une œuvre de premier niveau. Ce 15ème album studio permet de retrouver une homogénéité et une cohérence que l’on n’avait pas connu dans la production du groupe depuis longtemps. Dream Theater a fait, en outre, un énorme travail côté mélodies et harmonies, agrémentant chacune des compos de refrains très soignés. Et si la virtuosité proverbiale du groupe est toujours présente au travers de morceaux denses et complexes, c’est essentiellement en appui, pour mieux servir l’émotion et soutenir le propos. Le rendu est, non seulement un album plus accessible, plus fluide et moins froid mais surtout, un album passionnant, que l’on se surprend à écouter de bout en bout, sans temps morts et sans impression de développements instrumentaux excessifs (une critique souvent formulée à l’encontre du groupe ces dernières années).

Parmi les facteurs explicatifs, le sentiment que « A view from the top of the world » est moins l’album de John Petrucci et plus celui de Dream Theater et ce, même si ce dernier reste aux commandes de la production (assisté par Andy Sneap qui a travaillé avec Testament, Opeth, Arch Enemy, Megadeth et… John Petrucci sur son album solo Terminal Velocity). Les sept morceaux donnent l’impression d’un véritable effort collectif et d’un meilleur équilibre entre les prestations et apports de chacun. Bien entendu, Petrucci demeure une des pièces majeures du dispositif et continue à nous émerveiller, mélodiquement comme techniquement. Et pour les inconditionnels nous soulignerons d’ailleurs l’utilisation sur cet album de sa guitare à huit cordes, sa fameuse Majesty 8, qui ouvre de nouvelles perspectives. Mais la contribution de Jordan Rudess est également phénoménale sur ce disque. Jordan, qui reste et restera le claviériste le plus doué et le plus fin que Dream Theater ait compté en son sein, apporte ici non seulement une multitude de palettes sonores (comme à son habitude) mais surtout de magnifiques harmonies et nombre de passages très inspirés. Et c’est très certainement la possibilité d’avoir pu travailler à leur rythme dans le confort de leurs propres studios (les nouvellement créés Dream Theater Head Quarters où ont été également enregistrés le dernier Liquid Tension Experiment et l’album solo de Petrucci) qui a été très bénéfique au process créatif. Jordan Rudess avait d’ailleurs confié « Nous n’avons pas subi la pression de devoir enregistrer dans un laps de temps imparti. J’ai pu me poser, prendre le temps de composer et livrer ce que je pense être mon meilleur travail à ce jour ». Le batteur Mike Mangini, de son côté, semble enfin révéler ici son plein potentiel (et l’auteur de ces mots fait partie de ceux qui ont difficilement fait leur deuil du départ du haut en couleurs Mike Portnoy) en synchronisation parfaite avec le bassiste John Myung, toujours autant maitre de son art. Le chanteur James Labrie, qui pouvait, de par le passé, causer quelque agacement sur la longueur, brille ici, du premier au dernier morceau, et fait un parcours sans-fautes.

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« A view from the top of the world » est aussi un album qui offre une grande diversité en termes de compositions, contribuant ainsi à maintenir le degré d’attention au fil de l’écoute. Histoire de remettre l’église au centre du village, Dream Theater ouvre l’album avec « The alien » qui est sans conteste la profession de foi du prog-metal. Après une intro qui renvoie immédiatement à Liquid Tension Experiment (n’oublions pas que John Petrucci et Jordan Rudess sortaient tout juste de l’enregistrement de LT3 au moment où ils ont abordé ce nouvel album) le groupe nous délivre, au travers d’un intense condensé de 9 minutes, la synthèse absolue de ce que le style peut offrir, conforme 100% au blue print qu’ils ont eux-mêmes contribué à définir.  Avec « Invisible Monster« , le groupe nous présente ce qui est, tout simplement, leur meilleur single depuis « Forsaken« , un mid-tempo ultra mélodique, parfaitement calibré et sur lequel chaque musicien est parfaitement en place. La preuve, si besoin était que, même lorsqu’ils réfrènent leur pente naturelle, les musiciens de Dream Theater demeurent techniquement un cran au-dessus des autres. Le sens du drame, dans ce morceau qui traite du courage d’affronter ses peurs, est superbement relayé par le thème à la guitare de John Petrucci en ouverture et sur le final (et que dire de son mémorable solo).

Les dix minutes de « Sleeping Giant » permettent au groupe de sereinement déployer une composition axée autour de riffs lourds et torturés, en écho au texte qui évoque la nécessité d’apprendre à accepter la part sombre que nous pouvons porter en nous, et sur fond de sonorités de claviers dans l’esprit de « Lie » (Awake). Même s’il est parfois difficile de se réinventer après plus de 20 ans de carrière, l’on applaudira l’excellent passage instrumental, qui incorpore de nombreux et différents motifs, notamment aux claviers. Et le morceau au texte plutôt bien structuré de se conclure sur une interrogation « standing under the eclipse, are we sheltered and concealed or bathing in its glow? ». « Transcending Time« , en contrepoint, très solaire, nous emmène vers des rivages typiquement neo-prog côté claviers, illustrant à merveille ce sentiment euphorisant de la perte de repères. Des morceaux comme « Awaken the Master » ou « Answer the call”, peut-être de facture plus classique, mais tout aussi réussis, combinent des passages assez heavy et des moments très symphoniques sur la base de riffs et de grooves hors normes. Le premier, lourd et menaçant avec ce climat pesant, évoque ‘Redemption’ (ère Ray Alder) notamment dans la texture musicale et l’utilisation des sonorités de claviers dans le refrain. 

Le dernier titre, la pièce maitresse « A view from the top of the world”, est très certainement l’acmé de ce nouvel album de Dream Theater. Composition épique dans la grande tradition du progressif avec pour sujet la recherche du dépassement de soi et des expériences extrêmes, en quête d’adrénaline (« The beauty in the danger and the yearning to explore »), cette même adrénaline qui permet à certains de se sentir pleinement vivants. Développer de longues pièces progressives peut se révéler périlleux, même pour un tel groupe plutôt rompu à ce type d’exercice. Mais dès les premières notes de cette intro magistrale, toute inquiétude disparait. Le groupe embarque l’auditeur pour un véritable voyage musical de vingt minutes. Et rarement une longue composition à tiroirs n’aura semblé… aussi courte. Témoignage vivace de la propension du groupe à maintenir une attention qui ne faiblit pas, dans les moments les plus intenses comme dans le passage plus calme, le seul de l’album au demeurant, de toute beauté, émouvant et orchestré, mettant en exergue toute la sensibilité du guitariste John Petrucci. Une pleine réussite et un joyau absolu qui réjouira tous les fans du groupe.

Avec ce nouvel album, le Théâtre du Rêve nous invite à une nouvelle représentation qui fera date dans l’histoire du groupe, indubitablement leur meilleure depuis l’arrivée de Mike Mangini, et nous conforte dans l’idée que le rideau est loin de tomber sur ce groupe majeur qui aura défriché tant de nouveaux territoires et nous aura apporté tant de réjouissances musicales. Long live your Majesty !

Formation du groupe

James LaBrie : Chant - John Petrucci : Guitare - Jordan Rudess : Claviers - John Myung : Basse - Mike Mangini : Batterie

🌍 Visiter le site de Dream Theater →

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Commentaires

  1. Salut ! J’ai toujours été convaincu que le progressif, qu’il soit métal, rock ou heavy est l’ultime représentant de la musique , je n’exclue pas la bossa nova de ma femme, le fado de ma belle mère et le jazz du pater, mais je reste persuadé que ce style de musique reste quand même au sommet de ma hiérarchie musicale, et ça devrait être le cas pour tout le monde!!! (lol)
    Et pour reparler de DT, je constate que les musiciens sont toujours techniquement aussi monstrueux.
    Le batteur Mike Mangini que j’avais rencontré avec Roadrunner Records lorsqu’il jouait avec Annihilator, a bien changé !
    Ce gars a toute ma sympathie, mon admiration (comme je voudrais jouer comme lui!) .
    Il est très fort et même s’il arrive enfin sur cet album à être plus chaleureux (que les albums précédents, amha), je suis désolé mais j’ai une sensation de vide.
    C’est quoi ? Le groove? La couleur? Qui ne sont pas dans les poignets et baguettes de ce Mike?
    Le jeu très musicale de l’autre Mike, Mike Portnoy me manque toujours autant !!!! C’est finalement le premier album depuis son départ que Mangini semble prendre la relève. Enfin les 2 Mike sont des pointures, je me répète, cependant Portnoy transcendait la rythmique de DT (amha)….
    Merci à Stéphane Rousselot pour cette judicieuse et belle chronique https://progcritique.com/auteur/stephane/

    Franck

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