Beginnings

Par

(4 sur 5) / áMARXE
Categories
Canterbury Jazz fusion Jazz-Rock Rock Progressif

Paru en 2024, le premier album solo de Tom Penaguin a fait sensation. L’artiste français y convoquait avec éclat les fantômes d’un glorieux passé au travers de  cinq compositions semblant directement provenir de vieilles bandes exhumées d’un coffre oublié. Avec pour horizon musical cette période de syncrétisme absolu, oscillant entre le crépuscule des années 60 et l’aube des années 70, fortement imprégnée de ce mouvement d’avant-garde que demeure à jamais l’école de Canterbury, complétée de touches de jazz fusion et d’une légère coloration de psychédélisme. Une porte d’entrée somme toute idéale dans l’univers du multi-instrumentiste, indispensable au demeurant pour mieux appréhender et apprécier le propos de ce nouvel album… qui n’en est pas vraiment un. En effet, il s’agit ici de compositions écrites, maquettées et enregistrées entre 2012 et 2020, mais jamais publiées à ce jour. Plutôt que d’en retravailler la matière pour un véritable nouvel album, Tom Penaguin a préféré garder l’ensemble tel quel, avec à peine le vernis d’un léger mastering, figeant ainsi à jamais le souvenir vivace de ses premiers pas et de ces années d’apprentissage, à l’instar de ces photos issues d’un vieux Polaroid. D’où le nom judicieux retenu pour ce disque : Beginnings.

Mais bien loin de n’être qu’un carnet d’esquisses anecdotiques et brouillonnes, ce disque se révèle à contrario d’une richesse insoupçonnable et d’une grande maturité. Le musicien nous convie pendant plus d’une heure à un voyage labyrinthique dans les dédales d’un univers parallèle aux structures complexes avec, toujours et encore, ce sens habile de la transition et des mélodies accessibles. Les sonorités, chaudes et analogiques, sont très souvent solaires mais savent aussi se teinter de mystère et de nostalgie. La guitare se fait volubile, les lignes de basse sont superbes, le groove est omniprésent et les claviers (Fender Rhodes, Moog, Yamaha) multiplient les motifs, colorant l’ensemble d’une splendide patine vintage. La musique de Beginnings, très étoffée, possède indubitablement une dimension plus expérimentale et peut paraître, à ce titre, moins immédiate que celle proposée sur le premier album solo officiel de Tom Penaguin, mais son écoute attentive n’en est que plus gratifiante. Les titres des compositions demeurent quant à eux complètement décalés, s’inscrivant pleinement dans l’esprit canterburien – à l’image de cet « Ominous Bathtub in April » que l’on pourrait traduire librement par « Bain de Mauvais Augure en Avril ».

« Long Piece N°1« , qui ouvre Beginnings, est une plongée immédiate dans les textures sonores de cette époque révolue : un premier périple en ostinato à travers un paysage qui s’étirerait à l’infini, avec quelques ruptures de panorama comme ce court break feutré à 4 minutes ou lors de cet ultime rebondissement dans une ambiance série noire, vers les 8 minutes, pur moment de bonheur. Son pendant, « Long Piece N°1 Five Years Later« , qui clôture l’album, est, comme son nom l’indique, une version revisitée quelques années plus tard. La route est la même, à l’image de ce thème qui revient en miroir, mais le temps a fait son œuvre avec un paysage subtilement modifié, incitant à un cheminement plus long, avec une énergie plus maîtrisée et des orgues se parant d’accents plus symphoniques. Le remarquable « Ominous Bathtub in April« , enregistré « au fil de l’écriture », ainsi que le concède Tom Penaguin, imprime son sens du contraste : si un calme apparent règne en surface, quelque chose d’inquiétant se trame néanmoins dans la profondeur de ces eaux troubles avec des montées en tension successives. Des accents très Uriah Heepiens parcourent la composition mais ce sont davantage les arpèges du final très Genesien dans l’âme qui la subliment. « Two and a Half » et « The Tap Dancing Milpede Grew Tired » sont deux pièces comparativement très courtes. La première brille par un groove rendu plus nerveux grâce à la superposition de deux caisses claires, quand la seconde s’impose comme une mini-odyssée à elle seule, en évolution permanente, aux tonalités tour à tour expérimentales, puis fusion et enfin quasi-post-rock avec une touche d’ambient sur le final.

Les horloges de « Several Clocks » qui se répondent dans une douce polyrythmie annoncent l’un des sommets de ce disque : une longue construction aventureuse où le temps se dilate et sur laquelle on retrouve un thème réutilisé par la suite par Tom Penaguin sur le morceau « Flight of an Amphibious Airship » (extrait de cet autre album, Soundtrack for Places I’ve Never Been Vol. 1, qu’on ne saurait trop vous recommander, entièrement réalisé avec un Moog Matriarch et une batterie). À noter la sensation de lente progression accentuée par le thème joué sur des octaves différentes. « Hamburg’s Heaviest Pebble » est une des autres grandes fresques de ce disque (16 minutes) articulée notamment autour d’une intro épique dans la grande tradition prog, d’un break planant évoluant vers un passage aux sonorités de claviers très jazz-rock, parfois dissonantes, sur des lignes de basse imperturbables, avant de retrouver l’univers barré de Canterbury dans une dérive sonore à l’amplitude spatiale.

Tom Penaguin nous ouvre ses archives pour notre plus grand plaisir avec 7 compositions d’une cohérence et d’une maturité rares, ravivant de sa virtuosité multi-instrumentale non seulement les couleurs d’une époque « où tout paraissait possible », selon les mots mêmes de Hugh Hopper (Soft Machine), mais également prolongeant et enrichissant davantage de son propre talent un fabuleux héritage musical.

Formation du groupe

Composé, joué, enregistré, mixé et produit par Tom Penaguin.

🌍 Visiter le site de Tom Penaguin →

Partager cette critique

👇 Recommandé pour vous

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *