Titres
- Das Cabinet (7:34)
- Nostalxia adolescente (10:44)
- Supernova (7:55)
- Alto do Paraño (5:49)
- Despois do final (4:02)
Originaire de Galice, Juzz s’était déjà fait remarquer avec un premier disque (2018) aux accents très électriques et absolument débridés, au risque de paraître parfois en roue libre. On y percevait toutefois une ambition réelle, portée par cette volonté d’écrire une musique sortant du cadre, aux formats étirés flirtant souvent avec les dix minutes. Le sextet s’inscrivait ainsi dans cette nouvelle vague européenne qui revisite le jazz-rock fusion des années 70, resculptant librement les contours du style, loin de toute posture nostalgique. Une approche soulignée par le nom même du sextet, légère déformation phonétique de « jazz », qui suggère sans doute plus un nouveau terrain de jeu qu’une filiation directe et affirme une approche musicale affranchie de toute orthodoxie figée.
À l’écoute de ce second opus, sobrement intitulé II, le choc est immédiat : Juzz s’est métamorphosé en l’espace de quelques années. Le bond en avant est absolument stupéfiant. Le groupe paraît ici transfiguré, tant il est parvenu à dompter son énergie brute et à enrichir sa musique pour construire une véritable œuvre : les thèmes s’imposent, les mélodies se révèlent, les architectures se précisent, tandis que des inflexions post-rock et une dimension progressive plus assumée viennent enrichir l’ensemble. Les influences demeurent perceptibles (Soft Machine, Brand X, Tangerine Dream), mais ne constituent plus désormais qu’un point d’ancrage, avec un sextet qui façonne de manière plus structurée un langage qui lui est propre, avec toujours en ligne de mire un apparent refus de la démonstration gratuite et une primauté du collectif. D’ailleurs, dans cet album, rien ne déborde et personne ne cherche à s’imposer : le saxophone et la guitare dialoguent en continu, les claviers travaillent davantage les ambiances plus qu’ils n’occupent l’espace, et la section rythmique, fluide et protéiforme, soutient admirablement l’ensemble, le tout dans une écoute mutuelle propre aux musiciens issus de la scène jazz.
L’entrée en matière, avec la mise en tension immédiate de « Das Cabinet » sous de faux airs de The Persuaders, permet immédiatement de mesurer le chemin parcouru par le groupe. On navigue dans une atmosphère étrange, presque anxiogène, avec cette sensation d’un espace clos où les repères vacillent. Impossible de ne pas penser au film Le Cabinet du docteur Caligari (jalon du cinéma expressionniste allemand), qui a peut-être inspiré la composition, dans cette manière de brouiller la frontière entre réel et perception. Le dialogue guitare-saxophone est serré, presque nerveux, avant qu’un long solo de guitare ne vienne ouvrir le paysage de façon inattendue. Mais le véritable tour de force du morceau tient à cette impression de progression constante, malgré l’absence de rupture rythmique marquée.
L’ombre de Canterbury plane sur l’ambitieux « Nostalxia Adolescente », plus long et plus narratif, avec cette facilité déconcertante à gommer les frontières entre jazz et rock. D’abord des motifs répétés (évoquant Steven Wilson), puis des ruptures de rythme, volontairement mesurées, et le titre prend soudainement une ampleur progressive, quasiment épique, porté par des solos qui s’enchaînent avec naturel, entre guitare au phrasé très mélodique, Rhodes aux couleurs vintage, puis saxophone avant de se dissoudre dans des textures plus évanescentes, empreintes d’une nostalgie diffuse.
« Supernova » ralentit le tempo, mais élargit majestueusement l’espace dans une ambiance contemplative, épousant la fin d’un cycle stellaire, face à l’insondable et au mystère de la création, où textures électro, guitare et saxophone évoluent en apesanteur.
Le plus léger « Alto do Paraño » s’anime d’un souffle humain avec les seules voix de cet album instrumental, sous la forme d’un chœur lumineux, dans une épure très 70’s, évoquant une élévation, au sens propre comme au figuré. Le registre se fait plus immédiat, presque « easy listening » au sens noble, sans rien céder en cohérence.
Enfin, « Despois do Final » s’inscrit dans une veine plus rock, portée par une guitare lead, parfois doublée, avant de glisser vers des sonorités de Mellotron. Le titre du morceau lui-même suggère une idée de continuité au-delà de la fin, et la musique confirme cette intuition, se révélant une ouverture et non un simple point final.
Ce disque décisif, qui consacre la pleine maturité artistique de Juzz, propulse le groupe espagnol bien au-delà du cercle des initiés, élargissant considérablement son horizon artistique comme son public et ce, sans le moindre compromis. ¡Bravo!
Formation du groupe
Rosolino Marinello : saxophone ténor - Virxilio da Silva : guitare - Álex Salgueiro : Chant, Continental, Mellotron, OB6, DX7, flûte - Xan Campos : Rhodes Poly D - Felix Barth : basse électrique - Iago Fernández : batterie