Titres
- Inkwell Black 0:56
- The Artist 7:16
- The Lie Of The Land 2:5
- The Sharpest Blade 4:16
- Albion Press 5:46
- Arcadia 5:46
- Second Press 0:37
- Warp And Weft 3:45
- Chimaera 5:37
- Dead Point 5:28
- Light Without Heat 3:22
- Dreams In Black And White 2:34
- Cut And Run 6:19
- Hawthorn White 1:54
- Counting Stars 5:40
- Last Stand 3:34
Commenter Big Big Train ? Quelle drôle d’idée ! Je les avais découverts à leur tout début, en 1994, par le biais d’une copine qui m’avait initié au rock progressif. Et je l’avoue, en comparaison des Yes, Marillion, Jethro Tull, Manfred Mann’Earth Band et autres King Crimson, qui allaient définitivement transformer ma vision de la musique, le groupe de Bournemouth ne m’avait pas spécialement impressionné, c’est le moins que l’on puisse dire : entre changements radicaux d’ambiance sans queue ni tête, mélodies genesiennes pas toujours inspirées et pochette aux couleurs roses violacées dégoulinantes, l’album Goodbye to the Age of Steam m’avait paru plutôt fadasse. Je pensais même le groupe relégué aux oubliettes, et ce n’est qu’il y a quelques années que j’ai remarqué qu’il existait encore, et je n’ai pas eu envie d’y prêter une oreille.
Mais ces derniers temps, leur nom est cité régulièrement dans tous les bons sites et magazines du genre. Mieux encore, une publicité circule sur Facebook, avec notamment les clips de Counting Stars, the Sharpest Blade et the Artist. Ça m’a l’air sympa, dis donc. Bon allez, on va se pencher un peu sur la question, le groupe a peut-être bien évolué après 32 ans de carrière.

Et effectivement, niveau line up, ça a bien changé. Du train de départ, il ne reste, après de nombreux changements de personnel, que la locomotive Greg Spawton. Parmi les membres actuels, on peut retrouver entre autres le batteur Nick D’Virgilio (Spock’s Beard), Rikard Sjöblom (Beardfish) à la guitare, le petit nouveau Paul Mitchell à la trompette ou encore le chanteur Alberto Bravin en remplacement du regretté David Longdon, décédé en 2021. Présent depuis Welcome to the Planet, il prend rapidement ses marques, puisqu’il est ici producteur et compositeur principal (même si chacun des membres s’est investi pleinement, contribuant à l’écriture et jouant même souvent de plusieurs instruments.)
L’inspiration de l’album provient d’une visite au musée Edvard Munch d’Oslo, devant les xylographies du peintre. Le concept de l’album nous plonge dans l’univers de the Artist, un sculpteur sur bois obsédé par son œuvre. Selon Spawton, « c’est peut-être un rêve, ou peut-être la réalité, mais il se retrouve transporté dans la scène représentée par la gravure et dans un monde parallèle. » Cet album est ainsi l’occasion d’aborder différents thèmes : sur les doutes rencontrés lors de l’acte créatif, les cicatrices émotionnelles et la douleur comme supports de création, la nécessaire solitude de l’artiste ou encore le lien entre création et folie.
Mais abordons la musique. On commence très fort avec l’instrumental d’inspiration classique Inkwell Black. La subtile alliance du violon de Clare Lindley et de la clarinette est absolument magnifique, tout comme l’introduction de The Artist, à la guitare acoustique et à la flute traversière. Le changement brutal de rythme est assez surprenant et casse malheureusement un peu l’ambiance. Peu importe, car pour le reste, le titre est royal ? Nick D’Virgilio cingle sa batterie comme un dieu, Rikard Sjöblom nous gratifie de deux soli superbes, et Paul Mitchell termine ce morceau par un air de trompette aérien qui transpire l’émotion. Surtout, la voix de Bravin, particulièrement habitée, incarne à merveille les sentiments contradictoires du héros entre incertitudes et espoir peur de l’échec et ténacité. (″ Searching for perfection/Second guessing everything/To carve a thousand birds/And never hear them sing/ I can imagine the inside out/ From the darkness the light will come/ Get into the shadows/ To let the light escape/ Who’d have thought creation /Would take so much away? ″).
Retour à la douceur avec The Lie of the Land, un titre bucolique qui aborde la question de l’introspection et du retour à la nature. L’introduction au piano d’Oskar Holldorf y est ravissante, et les chœurs renforcent le sentiment d’évasion.
Le récit s’enchaine avec the Sharpest Blade, composée et chantée par la violoniste Clare Lindley en duo avec Bravin. Sa voix se marie parfaitement avec ce rock celtique un peu sombre, qui dépeint les souffrances personnelles nécessairement mises à nu lors du processus de création. Big Big Train use de nombreuses métaphores telles que la lame acérée et les entailles profondes pour signifier ces douleurs, qui s’intensifient au fur et à mesure du morceau, tout comme la musique qui prend des allures metal. Cette pièce est l’une des plus belles de l’album, clairement, et le superbe film d’animation proposé en complément renforce encore son message fort.
Albion Press semble en être la suite logique. Ce morceau, un titre plutôt hard qui évolue vers une ambiance blues avec le chant d’Alberto, est une petite perle d’alchimie entre les musiciens : la batterie souvent arythmique de Nick se déchaine, Rikard nous montre toute l’étendue de son talent, les claviers d’Oskar distillent un climat délicieusement inquiétant, tandis que les cuivres de Paul, par petites touches, parent le morceau de couleurs jazzy. Une merveille, je vous dis.
Après une telle énergie, il fallait un peu de douceur. Nous voici avec Arcadia. C’est dans ce titre qu’on a le plus facilement la sensation que l’Artiste a été happé par son œuvre dans un monde imaginaire et idyllique (″Hawthorn lights the meadow/ Bluebells paint the forest / On the wing, that flight of birds/ Is dancing high above/ This heartwood made new land/ An Eden yet unfound/ A sky lit by sun and moon/ Arcadia in full wild bloom« .) Nous assistons ici à la naissance de l’inspiration, pleine de vie et de couleurs. Et rarement une musique a aussi bien illustré un texte ; allongez-vous, écoutez le clavier égrener ses notes, la flute traversière et le violon poindre à l’horizon, et vous ne pourrez que ressentir l’aube d’un jour nouveau, ou la beauté d’une fleur qui éclot. L’inspiration est malheureusement fugace, et s’échappe tandis que réapparaissent les tumultes de la ville (métaphore de notre quotidien.
La chanson suivante méritait une introduction instrumentale. C’est chose faite avec Second Press, qui reprend un des accords musicaux de the Sharpest Blade de manière langoureuse où le sentiment de tristesse provoqué par le duo violon/violoncelle est palpable. Le contraste n’est que plus fragrant avec Wharm and Wheft, qui évoque l’urgence de l’artiste, en pleine frénésie créatrice, à la limite de la folie. L’ambiance angoissante est renforcée par certains chœurs au son étouffé, et d’autres qui se superposent et s’accumulent, donnant une sensation de surcharge cognitive. Dans un album qui enchaine les pépites, ce titre reste pour l’heure mon préféré.
Arrivés à la moitié de l’album, nous nous retrouvons face à un sans-fautes. Hélas, le morceau suivant, Chimaera, un peu trop champêtre, à la rythmique trop saccadée, me plait moins. Pourtant, les paroles, dans lesquelles se confondent rêve et réalité, création de l’œuvre et découverte de soi-même, sont intéressantes. Ce n’est pas grave, d’autant que The Dead Point, qui aborde à peu près le même thème est très réussi. La voix de Bravin sur la guitare acoustique, est particulièrement poignante lorsque l’Artiste se confronte à des peurs et démons intérieurs qui lui étaient jusque-là inconnus. (« There in the shade/ A dark figure stands, it can’t be a man/ As still as a rock, I can’t look away, no breath escapes/ A move of his head, he lifts up his gaze, a universe in his eyes/ This cannot be real /A figment of my mind / Frightened to look, can’t look away /This is not from my mind made« ). Sjöblom et Holldorf nous y gratifient de deux soli successifs de synthé et de guitare (encore une fois) superbes.
Malgré tous nos efforts, l’œuvre créée n’est pas à la hauteur de nos attentes. C’est ce qu’évoque Light without Heat (La lumière sans chaleur). Sur un morceau sobre et principalement acoustique dont les accords restent proches de the Lie of the Land), l’Artiste nous fait part de ses désillusions (« It’s not how it’s meant to be/ The light doesn′t carry heat/ The leaves don’t catch the breeze/ The colours don’t ring true/ I can’t ignore the truth« .) Le groupe a l’intelligence de ne pas insister sur le pathos, en proposant un morceau à l’atmosphère posée.
S’ensuit le titre étonnant Dreams in Black and White, dans lequel le héros peine à distinguer le songe de la réalité, se sentant perdu et désorienté. L’utilisation du xylophone ainsi que de chœurs à la structure très inhabituelle pour signifier le rêve et la perte de repère. Ce style de composition prouve à quel point Big Big Train est un groupe à part entière dans l’univers rock.
Décider de faire se succéder deux instrumentaux sur un album principalement chanté, c’est un choix assez étonnant. Sauf que ces deux compositions n’ont pas du tout la même fonction. Le premier, Cut and Run, est, comme son nom l’indique, un titre bien speed où les paysages musicaux (parfois entendus dans le reste de l’album) s’enchainent et s’entrecroisent sans un instant de répit. Ce genre de morceau de bravoure est l’occasion pour chaque musicien de s’exprimer pleinement, mais aussi de s’amuser. On y perçoit l’influence des plus grands, mais sans pouvoir clairement citer de noms, tant la personnalité du groupe semble affirmée.
Le deuxième instrumental, de toute beauté, reprend une des mélodies de the Artist au piano, violon et violoncelle. Il sert d’introduction au troisième single et l’une des pièces principales de Woodcut, Counting Stars. Débutant sur des accords acoustiques genesiens, il porte un message d’espoir, et nous incite à baser notre créativité sur la richesse de la nature pour viser l’excellence, et se termine par un solo gilmourien qui vous tirerait des larmes. Dans un monde idéal où les gens écouteraient de la vraie musique, ce titre serait numéro 1 dans tous les charts.
L’album aurait clairement pu s’arrêter là. Mais one œuvre progressive se doit de terminer en apothéose, d’être épique et grandiose. Ce sera The Last Stand, un morceau qui reprend les thèmes de l’album pour délivrer un propos message à la fois de résilience et d’actions positives sur son existence (« Taking each day not as it comes/ Make it new and make it your own /The path that you choose can lead you astray All roads we take end the same way/ Whether we are the hunter or prey /Doubter, believer, depends on the day« .)
Voilà, la messe est dite. Une sacrée belle messe. Certes, d’aucuns diront qu’avec ses 66 minutes, l’album traine un peu en longueur d’autant que le récit, non linéaire et basé sur les émotions et les perceptions du héros, a tendance à tourner autour des mêmes sujets. Pas grave, ça n’en diminue pas la puissance. Greg Spawton a affirmé dans une interview : « Plus que n’importe quel autre album de Big Big Train, celui-ci a pris le contrôle de nos vies. » On veut bien le croire. Car, à l’instar de sa pochette, qui utilise une véritable gravure sur bois commandée à Robin McKenzie, illustratrice et graveuse basée dans le Dorset, Woodcut est une œuvre artisanale, humaine, sincère et brute dans un monde surfait et superficiel.
PS : au fait, j’ai remis Goodbye to the Age of Steam. Il est pas mal du tout, en fait !
Formation du groupe
Alberto Bravin: Chant / Guitares / Claviers - Clare Lindley: Violon - Gregory Spawton: Basse / Claviers / Chœurs - Nick D’Virgilio: Guitares / Batterie / Chœurs - Oskar Holldorff: Claviers / Chœurs - Paul Mitchell: Chœurs - Rikard Sjöblom: Guitares / Claviers / Chœurs
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